Que lire un 23 avril ?

Le 23 avril 1789, Jean-Baptiste Réveillon, propriétaire de la manufacture royale de papiers peints, s’adresse à l’assemblée électorale de son district, et réclame une baisse des salaires. Il emploie plus de trois cents personnes dans sa fabrique, rue de Montreuil. Dans un moment de décontraction et de franc-parler stupéfiant, il affirme que les ouvriers peuvent bien vivre avec quinze sols par jour au lieu de vingt, que certains ont déjà la montre dans le gousset et seront bientôt plus riches que lui. Réveillon est le roi du papier peint, il en exporte dans le monde entier, mais la concurrence est vive ; il voudrait que sa main-d’œuvre coûte moins cher.
Marie-Antoinette avait lancé la mode, elle en fit couvrir son boudoir : amour serrant une colombe sous un dais floral, angelots tirant à l’arc, grotesques, pastorales, singeries. Et cette mode du papier peint, sublimement peint, pochoirs, pinceaux, s’était diffusée en Europe ; c’est alors qu’entre deux fêtes somptueuses, faisant bouffer d’une main délicate son gilet framboise écrasée et rajustant son foulard crème, Jean-Baptiste Réveillon avait sérieusement médité, la concurrence internationale faisant rage, sa baisse des salaires.
Or, le peuple avait faim. Le prix du froment avait monté, le prix du blé avait monté, tout était cher. Et voici qu’Henriot, fabricant de salpêtre, fit à son tour la même annonce. Dans les faubourgs, on commença de marmonner. Au cabaret, le soir, on se réunissait, on criait , on invectivait, on buvait son petit verre en se demandant si on allait pouvoir longtemps payer son terme. Tout le monde était agité, inquiet. La nuit du 23 avril 1789 une longue nuit de palabres, de plaintes et de colère.
C’était peu de temps avant l’ouverture des états généraux, plusieurs fois différés. On manifesta. Un jour, deux jours, en vain. Réveillon et Henriot devaient penser que ça leur passerait, entre deux lampées de pinard, entre deux quignons de pain, ils l’avaleraient, la pilule, il le fallait bien ! Et qu’ils retourneraient tous bientôt dans le matin s’agenouiller devant leurs machines et turbiner pour vivre ; car il faut bien vivre ! On ne peut passer sa vie place de Grève à gueuler. Mais la protestation ne cessa point.
C’est qu’une grande famine sévissait en France. On crevait. Les récoltes avaient été mauvaises. Bien des familles mendiaient pour vivre. Partout des convois de grains avaient été attaqués, des greniers pillés, des magasins mis à sac. On brisait les vitres à coups de pierres, on éventrait les barriques à coups de couteau. Il y avait eu des émeutes de la faim à Besançon, à Dax, à Meaux, à Pontoise, à Cambrai, à Monthléry, à Rambouillet, à Amiens. Partout les magistrats avait été insultés, leur palais assiégés, des soldats blessés. C’était un peuple de femmes, d’enfants qui se rebellaient. Un peuple de chômeurs aussi. Pour six cent mille habitants, Paris comptait quatre vingt mille âmes sans travail et sans ressources. Alors on s’agita dans les taudis, on avait été écarté des débats et du vote préparant les états généraux, on voyait bien qu’on n’aurait pas grand chose à en espérer, qu’ils nous laisseraient seulement le froid de l’hiver prochain et la disette ; c’était une affaire qui allait se régler entre gens de bien.
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14 Juillet – Eric Vuillard