Double nationalité – Nina  Yargekov 

Le lendemain, soit l’après-demain de l’avant-veille, soit une journée qui non non vous n’avez pas le temps il faut que vous alliez ouvrir on vient de sonner chez vous, vous vous extirpez de votre bain en grelottant, vous courez jusqu’à votre porte, vous réalisez que vous êtes nue, vous effectuez un savant demi-tour, dérapage glissé, serviette, saut de chat, grand dégagé, porte, Verrou, ouverture, c’est un homme, il est beau, il est grand, il a un sourire ravageur. Il vous tend un colis. Juste un livreur. Dommage. En même temps, vous avez une feuille de laitue de mer dans les cheveux.
Vous arrachez le gros scotch sur le colis.
Il doit s’agir de la petite taupe en peluche que vous avez commandée l’autre soir.
Vous entrouvrez la boîte,
Et à cet instant précis la petite taupe devient Petitetaupe
miracle de l’agglutination.
Vous la sortez de sa boîte en carton, et dès le premier regard, c’est le coup de foudre. Vous voudriez la presser contre vous, lui mordiller les pattes, vous rouler sur le sol avec elle dans vos bras, la couvrir de baisers. Vous l’adorez, vos poumons éclatent, vos côtes tournoient, votre estomac décomprime, c’est trop d’amour, y a-t-il en vous assez de place, votre royaume pour Petitetaupe, c’est Petitetaupe chérie, c’est Petitetaupe en sucre, elle est un quartier d’orange confite sur un lit de crème de pistaches avec des pépites de polynômes dedans. Elle a un air à la fois malin et espiègle, elle est si merveilleuse, elle est la plus jolie du monde et aussi la plus bricoleuse et la plus musclée et la plus conquérante, ce n’est pas parce qu’elle est une taupe de sexe féminin que, hein, bon, vous êtes contre les stéréotypes, qui concernent les prostituées ou les mammifères fouisseurs.
Vous discutez longuement, vous riez beaucoup, vous voulez tout savoir, d’où vient-elle, pourquoi a-t-elle atterri chez vous, restera-t-elle pour toujours, vous espérez que oui car elle est la plus belle chose qui vous soit arrivée de toute votre courte existence. Elle vous rassure, en équivalent âge humain elle n’a que huit ans, elle est beaucoup trop petite pour prendre son indépendance, par ailleurs elle a été envoyée chez vous parce qu’elle est orpheline, vous êtes sa famille d’accueil. Et sinon que pouvez-vous faire pour elle, a-t-elle faim, a-t-elle soif, faut-il que vous alliez lui acheter des lombrics et des cochenilles ? Non ne vous tracassez pas, elle sait se nourrir seule, en raison de son histoire tragique elle est particulièrement mature et de toute manière elle ne mange que des cacahouètes, par contre s’il était possible de lui confectionner un nid cela lui ferait bien plaisir, elle aimerait beaucoup avoir un petit coin rien qu’à elle pour dormir au chaud. Vous opinez de la tête, un nid, mais certainement, mais naturellement, c’est la moindre des choses, vous ne voudriez pas qu’elle ait froid, qu’elle attrape une horrible maladie, qu’elle vive dans des conditions contraires à la dignité des taupes, et puis sa demande n’a rien d’excessif ou d’irréaliste, c’est complètement dans vos cordes. Vous attrapez son carton de voyage et vous y glissez un pull très doux, très moelleux. Vous le tapotez, vous l’arrangez, cela doit être douillet et confortable, elle a dit un nid, pas une cabane, pas une niche, il ne s’agit pas de lui donner l’impression que vous vous moquez d’elle. Ensuite, vous refermez le haut du carton et découpez une entrée en forme de cœur sur le devant, c’est quand même mieux qu’elle ait une jolie porte plutôt qu’un plafond ouvert. Pour finir, vous dessinez quelques princesses-licornes à la crinière étoilée sur les parois extérieures histoire d’ajouter une touche de fantaisie. Vous lui montrez le résultat, elle applaudit, elle est ravie, c’est encore mieux que ce qu’elle espérait, vous êtes drôlement gentille pour une humaine d’accueil.
Une fois que Petitetaupe paraît avoir pris ses marques, vous lui exposez votre situation, la double vie, la lettre de votre grand-mère, l’urgence qu’il y a à décider si vous êtes agent double ou agent triple et pour quel gouvernement vous travaillez, non espionne vous avez juré d’arrêter, bref il y a cette bonne question, laquelle est la vraie, des Yaziges ou des Français à qui mentez-vous. Elle comprend tout, elle comprend vite, condense en une phrase percutante ce que vous lui expliquez laborieusement en dix minutes, elle est sublimement intelligente, avec elle la problématique s’affine, les enjeux se précisent, et déjà vous frétillez d’impatience, vous êtes surexcitée, vous sentez que vous êtes sur le seuil d’un tournant épistémologique majeur. En parallèle, vous êtes fascinée par la pensée de votre jeune interlocutrice, qui est joyeuse et souple, qui s’incarne dans une langue riche et ingénieuse, pour une taupe de huit ans elle manie le yazige avec une extraordinaire dextérité, à tel point qu’à certains moments il vous semble qu’elle le maîtrise mieux que vous. Car vous discutez en yazige évidemment. Puisqu’elle est yazige. Certes le personnage de dessin animé nommé petite taupe est tchèque. Mais la vôtre, elle, est yagige. C’est comme ça. Et elle s’appelle Petitetaupe.
Naturellement vous n’ignorez pas qu’elle est une amie imaginaire, vous êtes en mesure de distinguer le dedans de votre tête du reste du monde, vous n’êtes pas une psychopathe. Ainsi, vous savez pertinemment que c’est par le truchement de vos cordes vocales qu’elle s’exprime. D’aucuns diraient, qu’est-ce que c’est vilain, que vous la faites parler « telle une marionnette », cependant vous vous en contrefichez, tout comme vous vous contrefichez de l’idée qu’il existe probablement un terme scientifique pour désigner votre comportement, après la perte successive de ses deux maris et son échec à séduire un avocat ancien pénaliste reconverti dans le droit des étrangers une amnésique seule dans un appartement avec un basilic en pot pour unique compagnie a recours à un objet transitionnel pour se rassurer, parce que les cliniciens en blouse blanche avec leur manuel de taxinomie des troubles mentaux sous le bras, ils ne connaissent pas Petitetaupe, ils ne savent pas comme elle est adorable et qu’on ne peut que l’aimer d’un amour fou et inconditionnel, votre main à couper que n’importe quel psychiatre se liquéfierait devant Petitetaupe, ne résisterait pas à ses yeux malicieux, à son petit nez rouge, à son rire de clochette, et à son mystère, aussi, car on ne peut pas la cerner tout à fait, ce qui la rend encore plus fabuleuse.
Regonflée par la nouvelle tournure des événements, vous avez hâte de vous remettre à votre enquête. Mais avant tout, il vous tient à cœur de présenter le basilic à votre petite invitée, au demeurant vous faites une bien piètre hôtesse, l’étiquette aurait commandé que vous commenciez par là. Vous conduisez Petitetaupe devant votre colocataire végétal, qu’elle le regarde bien, il n’est pas un basilic mais le basilic, il est un véritable ami, au niveau de la communication cela manque un tantinet de fluidité cependant vous avez tissé des liens forts, il est un peu comme la rose du Petit Prince, elle connaît le Petit Prince ? Bah oui elle connaît, elle l’a lu en première année de maternelle, ah d’accord pardon, vos excuses, vous n’êtes pas encore bien au clair avec la scolarité des taupes . Petitetaupe s’approche du basilic, le salue, lui chatouille les feuilles, déclare qu’en effet il est gentil, qu’elle l’apprécie déjà, qu’il fera un excellent référent paternel, puis se tourne vers vous avec de grands yeux étonnés. Vous habitez avec lui depuis trois jours et vous n’avez pas encore compris, krouik-krouik ? Euh, vous n’avez pas encore compris quoi ? Elle ménage quelques secondes de suspense. Et vous annonce la nouvelle : le basilic, il est polonais. Elle est formelle, ses feuilles bruissent dans une palatalisation proto-slave typique, avec un soupçon d’accent cachoube qui laisse penser qu’il doit être originaire de Poméranie. Vous examinez le basilic, ah mais oui, jarnifleuron des mers arctiques, à présent elle l’a formulé c’est flagrant, il a tout à fait le style polonais.
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Double nationalité – Nina  Yargekov