Double nationalité – Nina Yargekov

Lorsque dans votre texte vous rejoignez l’instant présent, vous écrivez : j’ai attrapé le cahier à spirale qui se trouvait dans ma valise lors de mon arrivée et ai entrepris d’y résumer les événements de ces trois derniers jours. Vous ne pouvez résister à la tentation d’insérer entre parenthèses après le mot cahier, la mention : coucou le cahier oui c’est de toi que je parle. Là-dessus, vous ajoutez également : coucou le cahier oui c’est de toi que je parle quand j’écris « coucou le cahier oui c’est de toi que je parle ». Vous relisez et vous écrivez encore : coucou le cahier oui c’est de toi que je parle quand j’écris « coucou le cahier oui c’est de toi que je parle quand j’écris « coucou le cahier oui c’est de toi que je parle » ». Vous aussi, vous pourriez continuer longtemps ainsi, avec de plus en plus de guillemets qui s’ouvrent et qui se ferment et qui s’ouvrent encore, vous ne vous arrêteriez plus, vous vous amuseriez beaucoup, ce serait une farandole de guillemets, une guirlande typographique à perte de vue, cela déborderait de la page, puis le cahier, puis tout l’appartement, et au final Paris, la France et la planète entière seraient recouverts de guillemets tracés par vos soins, et là vous seriez surpuissante, vous auriez conquis le monde. Mais non. Vous voyez bien la pente savonneuse, les fractales et les boucles logiques vous avez déjà donné. Et cette fois-ci le basilic ne pourrait rien pour vous, il est 3h du matin, à cette heure tardive les végétaux normaux et équilibrés dorment depuis belle lurette. De toute manière il faut vraiment aller vous coucher.

Double nationalité Nina Yargekov

Double nationalité – Nina Yargekov

Assise à la table d’un restaurant libanais vous examinez le patron tout en dissimulant votre visage derrière un menu plastifié, c’est un habile subterfuge afin d’observer sans être observée, quelle championne de l’espionnage décidément, vous auriez dû faire deux trous au niveau de la liste des mezzés, cela aurait été encore plus discret. Il s’affaire derrière le comptoir, il est grand et brun et probablement libanais, on vous pardonne ce hâtif postulat, c’est la faute du contexte qui a orienté votre jugement. Vous n’êtes pas rassurée de vous trouver en présence d’un immigré originaire d’un pays non occidental : avec votre grosse empathie, vous pourriez essayer de feindre d’être libanaise afin de le consoler de ne pas être né français. D’ailleurs n’est-ce pas ce que vous avez tenté avec le chauffeur de taxi ? À bien y regarder, vous avez plus ou moins essayé de faire semblant d’être algérienne. Vous êtes vraiment insortable.
Vous risquez un œil (les deux, en fait) par-dessus le menu plastifié. Le patron vous fait l’effet d’un oiseau exotique déplumé, il y a dans son attitude quelque chose de digne de cassé, de sa personne irradie un radical abattement. Vous en devinez aisément la cause, vous êtes la seule cliente dans la salle, voilà donc un pauvre immigré qui a cru faire fortune en France et qui est au bord de la faillite. Une entreprise qui coule c’est un projet de vie qui s’effondre, ce sont des années de travail acharné qui partent en fumée. Vous manquez d’en avoir le cœur fendu, mais au dernier moment, le moment juste avant le schisme cardiaque sauf que finalement il n’a pas eu lieu, vous empoignez vigoureusement l’organe frondeur et l’obligez à se recoller, une cliente qui meurt dans un restaurant c’est une très mauvaise publicité, vous lui assèneriez le coup fatal.
Le patron vient prendre votre commande, son visage est fermé, son regard est sombre, il y a des poissons morts dedans. Vous écarquillez les yeux, vos cils touchent pratiquement vos sourcils, vous êtes drôlement souple des paupières dites donc. Son dépôt de bilan ce n’est pas seulement son rêve mais celui de toute sa famille qui se brise, il était parti en fanfaronnant, la France l’avenir radieux et la gloire retrouvée des Phéniciens, pour eux là-bas il est celui qui a réussi, celui qui a pris le risque d’avoir une vie meilleure, dire l’échec peut-être pire que l’échec, il est assurément en pleine dépression réactionnelle. Sauf que non, vous étiez dans l’erreur abyssale, son établissement est en excellente santé, c’est lui-même qui vous le dit lorsque vous lui demandez si la restauration ce n’est pas trop dur avec la crise économique et la concurrence des fast-foods américains et des gens qui préfèrent garder leur argent pour financer des actions en faveur des moines tibétains. L’horloge devant vous indique 15h23, que le restaurant soit vide est effectivement assez normal, vous avez été victime d’un complot d’indices concordants qui en fait ne concordaient pas. (Page 148)

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Double nationalité – Nina Yargekov