Que lire un 9 avril ?

3h41. Au bruit, un serveur accourt et m’ordonne de libérer immédiatement la table. Il m’informe que cette table a été réservée pour Stéphanie de Monaco, son fiancé et quelques amis. En réalité, ajoute-t-il, la réservation a été faite le 9 avril 1978 et personne ne s’est encore manifesté, mais, compte tenu de la personnalité des convives, la direction du local n’a pas estimé opportun de l’annuler. Une fois par semaine, continue le serveur, les nappes et les serviettes sont envoyées au blanchissage, les couverts sont astiqués, les fleurs changées, les fourmis exterminées et le pain (blanc, et de deux sortes : complet et de soja) remplacé par une nouvelle fournée. Dans un coin se tiennent une demi-douzaine de photographes couverts de toiles d’araignée.

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Sans nouvelles de Gurb – Eduardo Mendoza

La famille Lament – George Hagen

La défonce de Calvin venait de franchir un nouveau palier. Ses joues étaient en feu et une fissure s’était ouverte dans son crâne – il avait cru entendre le tissu cérébral se déchirer. Il eut un bref instant d’étourdissement et espéra avoir atteint le point culminant de son ivresse, mais il se trompait. Ce n’était que le vide d’un millième de seconde précédant la plongée. Une nouvelle sensation lui envahit la tête : une jument noire aux yeux de feu hennissait violemment entre les hémisphères séparés de son cerveau et, tel Thor cognant sur un baril de pétrole avec son marteau, frappait le sol de ses sabots chauffés à blanc. Une-deux, une-deux. Les globes oculaires de Calvin commencèrent à battre au même rythme. Puis, avec un hennissement d’enfer, la jument se lança dans un galop effréné. Des larmes roulèrent le long des joues de Calvin et son pied pressa plus fort l’accélérateur. Pourquoi avait-il démissionné ? Et pourquoi avait-il bu cette saloperie ? Qu’est-ce qui lui avait pris ?

.La famille Lament – George Hagen