Que lire un 1er avril ?

Une fois par semaine, je redécore la vitrine. Les passants me voit au travail, le cœur à l’ouvrage, tenant mon rang, honorant mon nom : ils me saluent et je réponds. Je sème de la neige à Noël, des oeufs à Pâques, des crêpes à la Chandeleur, des chars miniatures le 8 mai. Chaque année, l’union des commerçants du quartier me décerne son premier prix. J’ai ma semaine égyptienne, avec des pyramides en pots de peinture et des promos sur le papyrus encollable, ma quinzaine « vacances » avec transats, parasols et barbecues disséminés sur des dunes en vrai sable. Mais la vitrine que je préfère est celle de la Fête des Pères. Je dispose des tronçonneuses, des scies sauteuses, des couteaux électriques ; de quoi découper toute la petite famille, donner aux malheureux géniteurs des idées de boucheries vrombissantes, de carnages pittoresques au milieu des guirlandes et des calicots « Bonne fête papa ! ».
En sortant de l’école, les enfants viennent me regarder composer mes décors. Je leur fais des grimaces et ils rigolent. Entre deux clients, Fabienne sort les chasser à coup de torchon. Dès qu’elle est rentrée, mes spectateurs reviennent. Je me passe un bois de cabinet autour du cou, je leur fais Guignol avec des gants de jardinage Multiflex, je les mitraille avec une perceuse, ils me visent avec leurs doigts et je meurs sous les spots au milieu des fleurs en papier, dans des souffrances abominables qui intéressent les passants quelques secondes, tandis que les petits s’esclaffent. J’aime tellement le rire des enfants. Mon fils ne rit jamais. Consterné par mon ridicule, il passe devant mes vitrines en détournant les yeux. Lorsqu’il m’arrive d’aller le chercher à l’école, il fait semblant de ne pas me voir. Je respecte sa honte et je le suis à dix pas.
Des rideaux verts séparent mes vitrines du magasin, et je les tire pour mes représentations. Fabienne, qui sait à peu près ce qui se passe derrière, affiche un air résigné dans raffolent les clients. « Ma pauvre Madame Lormeau», soupirent-ils en glissant des regards en biais dans ma direction, et elle leur fait un prix. Tous les habitués le savent et, les jours de vitrine, la quincaillerie est pleine. Fabienne profite de l’apitoiement pour écouler ses invendus. Au bout du compte, le commerce s’y retrouve, mes tentatives de mutinerie finissant malgré moi en campagnes promotionnelles.
Une seule fois, un 1er avril, j’ai réussi à déstabiliser ma femme, par une pancarte « fermé pour inventaire ». Fabienne est restée toute la matinée derrière le comptoir, torturée par l’incompréhension, rongeant ses ongles et bousculant ses vendeurs figés dans l’inaction. Quand elle sortait pour guetter le client, j’escamotais la pancarte et je continuais paisiblement d’améliorer ma vitrine de printemps, plantant mes cannes à pêche sous mon pommier de plastique en fleur.

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La vie interdite – Didier van Cauwelaert.

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