Que lire un 1er février ?

La femme qu’on emmène dans un hurlement de sirène s’appelle Vivian Maier, elle aura 83 ans le 1er février. Personne, ici personne ne sait qui elle est. Une silhouette familière du quartier, une de celles qui semblent faire partie d’un lieu, comme un élément du décor, et un jour elles ne sont plus là. On se fait la remarque, on s’interroge un instant, et on oublie. Une vieille dame solitaire qui perd un peu la tête par moments. Qui se montre encore drôle, parfois, et sacrément têtue. (page 16)

 

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Il aura fallu des rêves, des départs, il aura fallu des océans et des bateaux pour que ce 1er février 1926, au cœur de l’été new-yorkais, naisse Vivian, l’enfant au nom de fée. Mais, des fées, Vivian ne recevra guère, dans ces années-là, d’autre cadeau. La neige a transformé la ville en un vaste échiquier. Noir et blanc. Le couple qui accueille avec elle son second enfant habite au nord-est de Manhattan, du côté de la 76e rue, ou de la 56e, les informations se contredisent, un de ces immeubles à la façade de briques rouges scarifiée d’escaliers métalliques en zigzag.
Étrange couple. Oui, étrange couple que celui de Maria Jaussau et de Charles Maier. Déjà miné, quelques années après leur mariage par la mésentente, l’alcoolisme, déjà détruit par la violence et les difficultés financières. En cette même année, l’Amérique voit naître quelques-unes de ses légendes à venir, Marylin Monroe, John Coltrane, Miles Davis, Mel Brooks, Harper Lee… (page 38)

 

Une femme en contre-jour – Gaëlle Josse

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Voilà un tout petit livre (154 pages mais très denses)
Le sujet : une biographie de Vivian Maier

Tout commence par la fin : Vivian Maier, 83 ans meurt dans un grand dénuement et dans la solitude.
Elle n’est pas totalement seule : Elle a été nurse toute sa vie et a été prise en charge financièrement par la famille chez qui elle est restée 17 ans.
En parallèle un jeune homme trouve des dizaines de milliers de photos dans une vente aux enchères.
Il mène l’enquête et finira par découvrir qui était la photographe, mais après la mort de celle-ci. Il organise alors des expositions et le nom de Vivian Maier devient mondialement connu pour ses clichés.
Le propos de Gaëlle Josse est de nous raconter toute la vie de Vivian Maier : son enfance très difficile à NewYork, six années passées en France (sa mère est originaire des Alpes) puis le retour en Amérique et en filigrane cette passion pour la photographie…
Le ton est à fois neutre et très convaincant . En très peu de mots, Gaëlle Josse parcourt 80 ans d’une vie d’une femme à la fois très solitaire et aussi très attentive à ses contemporains….
Un livre qui m’a donné envie de rechercher des clichés.

Source photo

Que lire un 1er février ?

Tôt le matin, alors qu’il faisait encore nuit, je me réveillais par terre sous mes couvertures (je mettais deux ou trois pull-overs pour dormir, un caleçon long, un pantalon en laine et un manteau) et je me rendais tout droit au bureau du Dr Roland. C’était un long trajet, et quand il neigeait ou que le vent soufflait, parfois de façon cuisante, j’arrivais au Collège, épuisé et gelé, au moment où le concierge ouvrait le bâtiment. Je descendais alors au sous-sol prendre une douche et me raser, dans un réduit désaffecté, plutôt sinistre – carrelage blanc, tuyaux apparents, une vidange au milieu de la pièce – qui avait fait partie d’une infirmerie de fortune datant de la Seconde Guerre mondiale. Les employés se servaient des robinets pour remplir leurs seaux, de sorte que l’eau n’était pas coupée et qu’il y avait même un chauffe-eau à gaz ; j’avais mis un rasoir, du savon et une serviette discrètement pliée au fond d’un des placards vitrés et inutilisés. Ensuite j’allais me faire chauffer une boîte de soupe et du café en poudre sur la plaque chauffante du Bureau des sciences sociales, et à l’arrivée du Dr Roland et des secrétaires j’avais déjà bien entamé le travail de la journée.
Le docteur Roland, habitué qu’il était à mes absences fréquentes et mon incapacité à terminer mes tâches à la date donnée, s’est montré étonné est plutôt méfiant devant cette crise inattendue d’assiduité. Il m’a félicité, interrogé de près, et à plusieurs occasions je l’ai entendu discuter de ma métamorphose avec le Dr Cabrini, le chef du département de psychologie, le seul autre professeur à ne pas avoir déserté le bâtiment pendant l’hiver. Mais, au fil des semaines, alors que chaque jour de labeur enthousiaste ajoutait une étoile d’or à mon tableau d’honneur, il a commencé à y croire, d’abord avec timidité, et ensuite triomphalement. Vers le 1er février il m’a même accordé une augmentation. Peut-être espérait-il, à sa façon behaviouriste, que j’en serai éperonné vers de nouveaux sommets de motivation. Il a dû regretter cette erreur, néanmoins, quand, le trimestre d’hiver achevé, j’ai retrouvé ma chambre confortable au Monmouth et mes anciennes habitudes d’incompétence.

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Le maître des illusions – Donna Tartt.