Que lire un 26 janvier ?

Le 26 janvier 1942, Marthe, au plus fort de l’hiver, s’éteint. Elle a soixante-douze ans. Dans une quinte de toux qui la déchire, Marthe rejoint définitivement Marie.
« Ma pauvre Marthe est morte », écrit Pierre à son vieil ami Henri Matisse, six jours après l’avoir enterrée dans le petit cimetière du Cannet.
Sous le choc, tous les cheveux de Pierre blanchissent. Le voici désormais seul et paré pour rejoindre au fond du miroir le grand œil doux et impérieux à la fois de l’animal depuis si longtemps qui l’appelle en silence. Ce n’est pas la licorne ni aucune créature fabuleuse, non, mais un simple cheval à la robe blanche, dont l’œil noir immensément est un puit où Pierre va tremper son chagrin.
C’est en 1934, au cirque Medrano, qu’il l’a rencontré. On le trouve à cette date de fois croqué dans son carnet. Deux ans plus tard, à Deauville, le dos tourné à la mère, Pierre commence le portrait à l’huile : une montagne de neige à l’avant plan qui est la tête, tandis qu’au fond, et comme en enfer, s’agitent dans leur box d’autres chevaux blancs. Figé comme un santon dans un coin du tableau, le dresseur lève mollement une baguette qui a tout d’un pinceau, tandis que le cheval, indifférent à la scène, consent à lever en mesure une de ses pattes de devant. Mais son regard est ailleurs, brûlant, douloureux et serein à la fois. Comme s’il avait franchi déjà toutes les barrières du monde, dépassé les apparences de la chair et ce n’était plus cheval que pour ceux qui ont des yeux et ne voient pas.

L’affection qui lie Pierre aux chevaux est ancienne. Quand les rues de Paris n’étaient qu’une suite d’attelages, combien de fois ne s’est-il pas attardé pour caresser une crinière, saisir dans le regard de jais le secret de cet or tendre, en murmurant des paroles consolatrices, lui le taciturne ?
Tout a cristallisé dans le cheval de cirque. À cause des lumières trop vives, des roulements de tambour, des coups de cymbales et de la piste affreuse où l’herbe est de la sciure ; à cause de la foule qui applaudit sans rien savoir, à cause de la détresse et de la mort qu’elle rejette en rien fort, à cause de la vie qu’elle confond avec le spectacle.

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Elle, par bonheur et toujours nue – Guy Goffette 

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