Que lire un 8 janvier ?

Il note la recette de lapin dans un de ses cahiers. Puis la pensée de chasser ou pas, la question du bruit de la détonation, relance son esprit dans des cercles imbriqués de peur, de crainte, de faim et de tristesse, il pense à l’avenir aussi.
Pourquoi tu te prends la tête ?…
Tant que t’es bien, là.
Il pressent qu’il finira par chasser, comme il a fini par faire du feu, quand la décision s’imposera.
Il aurait voulu qu’il neige. Pour que la neige camoufle la terre, le potager au repos. Qu’il neige pour couvrir sa pensée, que le blanc étouffe le chagrin.
Le 24 décembre, la tristesse devient plus sourde. Elle se nourrit de chaque bûche qui noircit, de chaque fumée minuscule qui s’échappe du feu. Des souvenirs d’enfance mal ensevelis sous les réveillons sinistres de la prison réveillent un Noël mal enterré.
Il regarde les flammes jaillir et mourir. Souvent ses pensées s’y consument. Mais ce soir là encore, le chagrin dure. Alors Joseph se lève, se retourne vers le froid qui attend derrière lui comme un drap tendu dans la pièce. Il fait quelques pas vers le mur et décroche le calendrier.
L’année civile sera terminée dans une semaine. Il n’a pas de calendrier pour la prochaine année. La seule solution est de recommencer avec le même.
OK., ça fait passer du vendredi 31 décembre au vendredi 1er janvier ça fait deux vendredi, mais quelle importance ?

C’est vrai, on s’en fout.
Tant que moi, je me comprends.
D’ailleurs, l’année prochaine, j’ai qu’à supprimer la journée du 24 décembre si elle m’angoisse, et passer directement à la suivante.
C’est vrai, ça, pourquoi je m’emmerde ? Je peux supprimer des journées !
Déconne pas, Jo, si tu commences comme ça, tu vas te décaler par rapport aux saisons. Quand t’en seras aux plantations ce sera le waï si t’es pas dans les clous. Les manuels de jardinage, ils donnent des dates assez précises pour planter les légumes. C’est grave important le tempo dans le jardinage.

Wesh, mais le 24 décembre je pourrais quand même le faire sauter l’an prochain.
Et le 3 juin, quand on m’a incarcéré. J’ai des cauchemars encore avec ces crevards.
Oh puis merde, je fais ce que je veux après tout.
Pour que le compte soit bon, j’ai qu’à doubler des journées. Voilà.
J’ai qu’à doubler le 1er novembre et le 15 avril, mon anniversaire. Pour la fête de Chocolat, le 1er novembre on double… Comme au casino, deux fois la mise pour la fête du Mouton. Et aussi : deux fois un 15 avril pour moi. Du coup je gagne deux jours et je peux en biffer… Avec un feutre c’est mieux – il est où ? – un qui marche –voilllllà, je peux biffer à l’avance le 3 juin, ces enculés de matons, et le 24 décembre. On passe directement du 23 au 25 et à la fin y’a quand même le compte.

C’est vrai, je m’en fous de leur fête à eux. C’est moi le patron ici. Je peux raturer des jours si je veux. D’ailleurs, je devrais me prévoir des fêtes juste pour moi, Juste pour m’ambiancer. Je commence à déprimer, faut réagir. Disons que le 8 janvier, ça sera la fête des Cailloux.
Ces putains de cailloux qui sont partout.
Bonne idée, ça. Allez, le 8, tu feras des constructions en pierre avec ses caillasses. Des sculptures géantes. Ou des concours de lancer. Le 8 janvier, journée des Cailloux. Ils le méritent bien, ils sont partout.

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Trois fois la fin du monde – Sophie Divry