Que lire un 4 janvier ?

Quatre jours après le Nouvel An, le lundi 4 janvier 1943, Adrian fut finalement convoqué devant la commission. L’entretien eut lieu au pavillon 1. C’était dans ce même pavillon qu’un autre jour de janvier, deux ans plus tôt, le docteur Gross avait pris les mesures de toutes les infirmités dont le garçon avait l’audace de souffrir. Adrian dut se mettre en Habt-acht au milieu de la pièce, devant des tables disposées en demi-cercle autour de lui et derrière lesquels siégeaient une demi-douzaine de personnes. Au centre, le directeur de l’établissement, le docteur Krenek, présidait l’interrogatoire. À sa droite et sa gauche, assis derrière des piles des documents, des hommes et des femmes affichaient une mine fermée et résolue. Adrian ne reconnut aucun autre. Il supposa qu’il s’agissait « d’experts » pédagogues des services sociaux appelés pour assister à l’entretien. Il reconnut toutefois la psychologue, Edeltraud Baar, ainsi que l’instituteur du pavillon scolaire, Hackl. Le portrait du Führer était accroché au mur au-dessus du professeur.

.

Les élus – Steve Sem-Sandberg

Que lire un 4 janvier ?

Bee a triché. Le 4 janvier, emportant la caisse de son musée de Bowery Street, elle a pris un aller simple pour Rio de Janeiro à bord du vol régulier de la Varig. A Atlanta (Georgie), le docteur Almendrick perd ainsi des centaines de dollars, un foie, un cœur et deux reins : il ne peut engager aucune poursuite contre Bee, car il risquerait de tomber lui-même sous le coup de la loi constitutionnelle qui ne prévoit pas encore la vente viagère d’organes humains.
Bee a laissé une lettre pour Ashton. C’est le nain Falcon, en larmes comme pour un deuil, qui remet le pli au Polonais. Bee explique qu’elle avait intelligemment placé l’argent que lui verser Almendrick, que la somme est peu à peu devenue considérable, et qu’elle estime imbécile de mourir riche. D’ailleurs, elle n’est pas sûre d’avoir jamais eu l’intention de se donner la mort. Elle y a pensé, comme tout le monde, dans des moments de découragement. Mais lorsque son compte en banque s’est mis à grossir, sur l’influence des mensualités que lui virait Almendrick, elle a vu les choses sous un jour différent. Elle n’a d’ailleurs pas le sentiment d’avoir trahi qui que ce soit : d’une certaine façon, en achetant sa mort, Almendrick lui a rendu le goût de vivre. Il l’a sauvée – ou, si l’on préfère, il l’a prolongée. N’est-ce pas le rôle d’un médecin ? Elle considère Almendrick comme un sorte de génie : sans le savoir, il a inventé la transfusion financière. Les grandes découvertes médicales se font souvent ainsi, un peu par la grâce du hasard, un peu par l’entêtement à vivre ou les caprices des malades. Il serait sans doute fructueux, ajoute Bee, de se pencher sur l’aspect monétaire du mal des hommes. La pauvreté est peut-être parfois le signe avant-coureur de la mort.
.
John L’enfer – Didier Decoin