Que lire un 3 janvier ?

C’est un grand malheur pour les jeunes d’aujourd’hui de ne plus sentir en pleine ville comme à la campagne l’omniprésence majestueuse et rassurante des chevaux. De leur silhouette géante et familière, de leurs bruits – ébrouement à pleins naseaux et clic-clac des sabots sur la chaussée –, de toute cette grande vie émanaient une chaleur et une innocence qui gonflaient le cœur. Le cheval est le plus humain – et même le plus féminin – de tous les animaux en raison de sa croupe qui offre la double qualité – si difficilement réalisée par nos pauvres fesses tantôt dures mais maigres, tantôt abondantes mais flasques – d’être à la fois énorme et dure. Il n’est pas jusqu’à son crottin parfumé, moulé et doré, devenu si rare qu’il faudra bientôt aller l’acheter en cornet chez Fauchon ou chez Hédiard.
Les drames qui advenaient aux chevaux dans les rues ou sur les routes – le cheval tombé, blessé ou simplement battu – nous touchaient, comme aucun accident d’auto ne saurait le faire. C’était le malheur d’un géant puissant, mais nu et fragile, tout entier au service et à la merci de l’homme. Comme on comprend Frédéric Nietzsche qui se jeta en pleurant au cou d’un cheval de fiacre rossé par son cocher le 3 janvier 1889 sur la Piazza Alberto de Turin ! L’instant d’après « Dionysos » s’écroulait, foudroyé par la folie. J’ai vainement demandé à la municipalité de Turin de grave cette histoire dans la pierre du trottoir.

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Célébrations – Michel Tournier

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