Que lire un 24 décembre ?

Des Père Noël en matière plastique sont pendus au-dessus de la 5ème avenue, de l’Avenue of the Americas et de Central Park West. Ailleurs, la municipalité appelle les commerçants à rivaliser d’esprit créatif pour célébrer comme il se doit la nuit de toutes trèves. Les banques et les garages entrent en concurrence. Les garages finiront par l’emporter : le 24 décembre à 18 heures, on allumera les feux de détresse de toutes les automobiles derrière les vitrines des halls d’exposition. Ernst Anderson, conseillé par June, prend sur lui de faire distribuer du papier d’aluminium, de la corde à piano et des baguettes de balsa aux enfants des écoles. Dans Chinatown, il lance le concours du plus beau cerf-volant ; à Harlem, qu’il traverse à bord d’une Buick aux vitres blindées, il organise un festival du plus gigantesque bonhomme de boue – car il n’y a plus de neige, et les services compétents de la météo parlent d’un radoucissement hors de saison. En attendant que la fête commence, la police arrête un jeune japonais arrivé de Nagasaki sans visa ni papiers d’immigration et qui tire sur les Père Noël rouge et blanc à l’aide d’une carabine à air comprimé.
Un paquebot grec est venu mouiller dans le port. Ses armateurs proposent aux New-Yorkais un réveillon dans la baie pour quatre-vingt dollars par personne.

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John L’enfer – Didier Decoin 

Que lire un 24 décembre ?

En traversant la cour, ils entendirent une salve de déflagrations qui venait de la forêt toute proche, dans les parages du ruisseau où Mathias et Renée avaient dû laisser la jeep. Un obus passa non loin de la ferme. Jeanne sursauta et renversa une partie du lait qu’elle transportait.
Dans la cave, les civils étaient tétanisés par les tirs. Personne ne fit donc attention à la mine chamboulée de Jeanne ; on mit cela sur le compte de la peur. Jules grogna, il voulait les Américains dehors. Mais Pike n’était pas décidé à partir ; la radio restait inutilisable, et ils n’allaient pas se fourrer au cœur des combats, avec si peu de munitions, et deux blessés qui n’étaient pas encore en état de marcher.
On distribua le lait, qui apporta un peu de réconfort. En buvant sa première gorgée, Sidonie fut frappée par une image : elle se revoyait enfant, assise sur les genoux de sa grand-mère, sirotant son « lait de poule » tiède devant le sapin de Noël. Et ça lui revînt: on était le 24 décembre, le soir du réveillon. Personne n’y avait pensé ! Elle dit :
« Et si on en gardait pour ce soir ? C’est le réveillon ! »
Tous se figèrent , complètement abasourdis. Noël. C’était presque absurde en un moment pareil, avec la guerre tout autour, les gens qui meurent, qui marchent dans la neige, ou qui attendent, affamés et congelés dans les caves, avec les maisons en ruines, les bêtes éventrées dans les cours, et sur les chemins, les forêts en flammes.

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Today we live – Emmanuelle Pirotte