Que lire un 7 décembre ?

– Il est dommage que les anciens présents ici ne veuillent pas s’exprimer. Mais je vous comprends… Ça n’a rien d’évident. Alors, notre ville…? Comment s’est-elle construite ? D’où sort-elle ?
– De ton cul ! pouffe une ado, assez fort pour déclencher quelques rires, mais pas assez pour que je me sente obligée de répondre.
D’abord fais-je mine de n’avoir rien entendu entendu tandis que les adultes prennent à partie la jeune fille, qui proteste puis s’atermoie et in fine par en bougonnant, drainant dans son sillage deux acolytes atones.
– Vous ne souhaitez pas entendre ce que mon postérieur pourrait vous dire, jeune fille ? osè-je finalement, à la volée. Vous avez peut-être peur de l’odeur ? Parce que votre ville est née d’un charnier ! Des gaz, disons, d’une multinationale ! Elle est né le 7 décembre 2021 en écrasant sous deux cents tonnes de gravats les soixante-dix manifestants du collectif Reprendre. Et les vingt-deux familles qui vivaient encore dans la tour et qu’ils défendaient. Elle est née de la faillite d’une commune asphyxiée par les banques, dégradée triple C par les agences de notation internationales et obligée d’emprunter son budget à des taux de 18 % ; d’une commune déclarée en rupture de paiement en 2028, lâchée par l’État et mise en vente en 2030 sur le marché des villes libérées. Vous savez ce qu’est une ville libérée ! ?
– C’est une ville volée à ses habitants ! s’enhardit une vieille dame qui s’est mise en bordure du groupe, sans savoir si elle allait rester ou pas. Elle reste.

– Une ville dite « libérée » est une ville soustraite à la gestion publique et intégralement détenue et gérée par une entreprise privée. Son maire est nommé par les actionnaires, à la majorité simple des parts. En août 2030, la ville de vos parents, qui s’appelait Orange, a donc été rachetée par la multinationale du même nom, pour un prix dérisoire. Savez-vous pourquoi ?

– Parce qu’Orange, ils ont pas eu à racheter le nom de la ville ! Le nom, c’est ça qui coûte le plus cher, Madame !

– Oui. Le tribunal de commerce a jugé que la notoriété de la marque Orange – la marque des télécommunications, je précise – préemptait la marque de la ville, moins connue du grand public. Je vous rappelle que Paris, rachetée par LVMH, ou Cannes, rachetée par la Warner, ont vendu leur nom à des prix astronomiques. Ce ne fut pas le cas chez nous.
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Les furtifs – Alain Damasio

Un parfum de jitterbug – Tom Robbins

Genre : Loufoque mais érudit à la fois .

De temps en temps, quand j’ai envie de vraiment rire et me détendre, je lis Tom Robbins (ou Douglas Coupland qui me fait le même effet ).
L’histoire : A Seattle, Priscilla, une serveuse rentre chez elle après son boulot. Au milieu de la nuit on lui livre une betterave sur son paillasson.
A la Nouvelle-Orléans, une vieille femme et son employée noire tiennent une parfumerie un peu décrépie : un inconnu balance une betterave dans le  lit de V’lu (l’employée).
Paris, deux cousins dirigent une entreprise fabricant du parfum et reçoivent une betterave au courrier.
Xème siècle après JC, Alobar est roi. Il doit être exécuté car il a un cheveu blanc (tout roi montrant un signe de vieillissement est exécuté dans la semaine afin de protéger le royaume d’un affaiblissement). Il est sauvé par un stratagème mais doit fuir…

Voici pour le décor : l’histoire démarre sur les chapeaux de roues avec 4 histoires en parallèle…
On se doute rapidement que les 3 fils narratifs contemporains (1985) vont se rejoindre mais qu’en est-il du quatrième qui se passe avant le moyen âge ? Alobar va t-il fabriquer une machine à faire défiler le temps ?

La deuxième partie se passe un peu Inde puis dans une lamaserie au Tibet, puis le rythme s’accélère et on retrouve tout ce beau monde au Carnaval de la Nouvelle Orléans (quel déguisement pour nos trois héros ! ), en passant par la cour du roi Louis XIV. L’auteur me laisse pour la troisième fois sur les rotules (c’est fatigant le jitterbug…) mais ravie de l’inventivité de son discours
Priscilla restera mon personnage préféré, avec aussi le sage Alobar et son amie Kudra..

Au final il me reste de ce livre un parfum de jasmin, citron, pollen de betteraves ainsi que d’embruns, de sperme  et de bouc : une explosion de senteurs et après les « cafards n’ont pas de roi » une autre théorie sur les causes de l’extinction des dinosaures …

En conclusion : Loufoque mais pas que … une réflexion sur les relations humaines, un saupoudrage de religion (traité en mode excentrique), le rapport à la mort…et la jeunesse

Un extrait

Kudra aimait ses bébés. Un jour, après une douzaine d’années de mariage, elle se mit à aimer son mari aussi. Cela se passa le matin suivant la célébration de Mahashivaratri – la Grande Nuit de Shiva -quand, affaibli par le jeûne et la langue déliée par une sorte de gueule de bois spirituelle, Navin révéla à Kudra qu’il adorait les chevaux et que, pendant sa jeunesse, il avait caressé l’impossible espoir de voir un miracle l’élever au-dessus des Vaisya, la caste des marchands, et gagner la caste supérieure des Kshatriya, celle des guerriers, pour pouvoir monter à cheval. Confier cette aspiration ridicule lui faisait honte, mais Kudra fut touchée d’apprendre que son mari, tout comme elle, gardait enfermé au plus profond de lui-même un désir blasphématoire. Cela faisait d’eux des partenaires dans un sens nouveau, plus intime, et chaque fois qu’elle pensait au secret de son mari, elle tendait la main par-dessus le récipient à corde et le caressait tendrement. Elle ne lui fit pas part de son propre rêve caché, parce qu’elle ne savait pas comment l’exprimer. Tout ce qu’elle savait, c’était que ce rêve la tourmentait, qu’il sentait bon et qu’il était toujours là.
Environ un mois après l’aveu de Navin, une colonne de guerriers s’arrêta à la boutique pour commander des brides d’apparat personnalisées tressées avec des clochettes et des glands pour leurs destriers. Kudra attira leur chef à l’écart et, usant de son charme, le persuada de proposer à Navin de monter son cheval.
– Oh, non, non, je ne pourrais jamais, s’écria Navin.
– Allez, l’exhorta Kudra. Saisis ta chance. Simplement l’aller-retour d’ici au temple.
L’officier, dont le regard était attiré par les hanches pleines de Kudra, aida Navin à monter et donna à l’imposant cheval une claque qui le fait partir au galop. Navin, terrifié, se pencha trop loin en avant et fit un plongeon dans un amas de rochers. Son crâne se fendit comme un bol de lait, répondant au grand jour, en même tant que son sang et sa cervelle, son ambition interdite.

Pendant quelques jours, Kudra envisagea sérieusement de rejoindre le corps de Navin sur le bucher funéraire. Non pas parce qu’elle se sentait responsable de sa mort – la culpabilité est une émotion névrotique que le christianisme devait exploiter au mieux de ses intérêts économiques et politiques ; l’hindouisme était plus sain à cet égard –, mais parce que, confrontée au veuvage, elle se rendit compte que l’affreuse description que sa mère lui en avait faite était, et ce n’était rien de le dire, minimisée.

 

Ma participation au défi 2019 de Madame lit :  décembre où le thème est « une recommandation littéraire d’une blogueuse ou d’un blogueur  »

J’ai lu ce livre recommandé par Sharon ici : L’avis de Sharon