Le tour du monde du roi Zibeline – Jean-Christophe Rufin

La nature m’a donné ce grand corps que vous voyez et une attention fraternelle à tous, que je dois sans doute beaucoup à Bachelet. Cette complexion a du bon : j’entraîne sans effort ceux qui sont placés sous mes ordres, j’attire une sympathie naturelle dans les groupes, je suis vite porté, dans l’action, à marcher devant et à parler pour les autres. L’inconvénient est que je ne saurais passer inaperçu. Et lorsque, comme à Kazan, j’évolue dans un milieu surveillé, c’est inéluctablement moi que l’on repère et que l’on identifie comme un meneur.
Quand la conjuration, par le fait de querelles personnelles, eut été dénoncée au gouverneur, celui-ci décida de couper des têtes, et plaça la mienne en premier. Il donna l’ordre de se saisir de moi. On était en novembre. Il faisait nuit. L’orfèvre, mon logeur était couché. J’avais fait allumer un bon feu et je lisais pour la dixième fois peut-être une traduction polonaise de Robinson Crusoé qu’Oleg avait pu conserver avec lui. On frappa. Je descendis ouvrir, vêtu d’une chemise de nuit et d’un sous-vêtement de flanelle.
Un officier me demanda si le comte Benjowski était là. J’eus un instant d’hésitation puis lui répondis qu’il dormait en haut, dans sa chambre. L’officiel prit la chandelle que j’avais à la main et se précipita dans l’escalier avec sa garde. J’en profitais pour filer. J’allais réveiller Oleg. Il s’habilla à la hâte, me prêta une veste trop petite et, ainsi vêtu, je l’accompagnai dans les rues désertes jusqu’à la sortie de la ville. Dans un village alentour, nous obtînmes d’un paysan qu’il nous vendît – trop cher – des chevaux. La nuit était froide et claire. Au lourd galop de nos bêtes de labour, nous nous élançâmes sur la route de Moscou qu’éclairait une lune presque pleine. Nous savions qu’un des nobles russes conjurés était le maître un domaine dans cette direction. Nous avions eu l’autorisation de nous y rendre un après-midi quelques semaines plutôt. L’entrée de l’allée qui y menait était marquée par un grand cèdre que nous reconnûmes sans peine. La vaste maison était plongée dans l’obscurité et lorsque nous battîmes au portail, nous entendîmes tout un remue-ménage. On se m’était sur le pied de guerre. Le seigneur devait craindre une descente de police. Quand il ouvrit une fenêtre et aperçut deux hommes sans armes dont l’un vêtu d’une chemise de nuit et chaussé de pantoufles, tenant par la bride deux épaisses rosses de labour, il eut une expression si empreinte de stupéfaction que, malgré le danger, nous éclatâmes tous de rire.

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Le tour du monde du roi Zibeline – Jean-Christophe Rufin

Que lire du 26 au 30 novembre ?

CALENDRIER DES EVÈNEMENTS

Lundi 26 novembre après-midi : Priscilla Leister Partido se rendit dans le quartier Ballard de Seattle, où, malgré ses coups de poings, ses coups de pieds et ses hurlements qui exaspérèrent les cœurs affaiblis de tous les Norvégiens âgés du voisinage, Ricky Sinatra refusa de la laisser entrer dans son duplex.
Lundi 26 novembre, début de soirée : Priscilla s’adressa à la police qui l’informa qu’ils ne pouvaient rien faire sans mandat. Le juge qui était de permanence refusa de signer un mandat de perquisition ordonnant aux autorités de rechercher une vieille bouteille de parfum dont la propriétaire ne pouvait prouver qu’elle lui appartenait bien, bouteille qui, selon les déclarations de la plaignante elle-même, ne contenait que quelques gouttes de parfum, et qui avait été dissimulée, avant sa prétendue disparition, dans une boîte de Kotex.
Lundi 26 novembre au soir : Priscilla résista à l’envie d’appeler Wiggs Dannyboy, craignant qu’il mette en doute son histoire.
Mardi 27 novembre dans la matinée : Priscilla alla voir un avocat. Celui-ci téléphona à Ricki, qui l’assura qu’elle n’avait aucune bouteille de parfum, qu’elle n’en portait jamais, qu’elle n’était pas au courant de l’existence de l’antique bouteille en question (n’ayant, au cours de ses nombreuses visites dans l’appartement de la cliente, ni vu, ni entendu parler d’une telle bouteille), et qui invita l’avocat à venir en personne fouiller son duplex, sa voiture et son casier au Ballard Athletic club. L’avocat fut convaincu que Ricki disait vrai.
Mardi 27 novembre, début de soirée : Ricki, la barmaid, et Priscilla, la serveuse, se lancèrent des noms d’oiseaux dans le salon-bar du El Papa Muerta, la serveuse qualifiant la barmaid de « gouine voleuse et revancharde », et la barmaid traitant la serveuse de « menteuse, infidèle, traînée maladroite ». Des collègues durent les séparer et elles furent réprimandées par la direction.
Vers minuit, mardi/mercredi 27/28 novembre : Priscilla trouva un billet sous sa porte, l’invitant pour le dîner de Thanksgiving donné à la fondation Qui rira le dernier en l’honneur du célèbre parfumeur français Marcel LeFever et du Docteur Wolfgang Morgenstern. Le billet, tapé à la machine, était très formel, mais il portait en signature un gribouillage des plus excentriques, ressemblant à des traces qu’auraient laissées la queue boueuse d’un buffle d’Asie : « Grosses bises, Wiggs. »
Mercredi 28 novembre, début de soirée : À la suite d’un second échange animé au El Papa Muerta, au cours duquel la serveuse Priscilla exigea plusieurs fois que la barmaid Ricki lui rende une bouteille de parfum dérobée, la serveuse Priscilla fut renvoyée. Elle fut raccompagnée à la sortie et informée qu’elle devait rendre sa robe style marin dans les vingt-quatre heures sous peine de poursuites. La serveuse Priscilla proposa d’enlever l’uniforme sur-le-champ, mais le directeur, en dépit d’une certaine titillation lubrique, insista pour que la robe soit nettoyée d’abord, étant donné qu’elle était généreusement mouchetée de salsa suprema. « C’est du ketchup, vous le savez parfaitement », lui répondit Priscilla.
Mercredi 28 novembre au soir : Priscilla fit un arrêt au Bar & Grill chez Ernie Steele où elle entreprit de s’enivrer suffisamment pour oublier où elle avait garé son vélo (qu’elle abandonna ensuite), mais pas au point de céder au désir brûlant d’appeler le Dr Dannyboy.
Vers minuit, mercredi/jeudi 28/ 29 novembre : Priscilla rentra chez elle à pied (et en chancelant) et trouva un nouveau message, qui l’informait cette fois qu’en arrivant à New York Marcel LeFever avait appris le décès de son oncle, Luc, le patron des parfums LeFever, et était rentré de toute urgence à Paris. Le dîner de Thanksgiving était annulé. Wiggs ajoutait qu’il espérait néanmoins voir Priscilla bientôt. Le message était accompagné d’une betterave. La betterave était accompagnée d’un arôme paillard. Priscilla lança la betterave de toutes ses forces à l’autre bout du couloir. Elle heurta la porte d’un innocent locataire, interrompant probablement un monologue de Johnny Carson.
Jeudi 29 novembre au matin : Priscilla s’affala sur le canapé, s’affalant par la même occasion dans une congère de neige noirâtre ; s’enfonçant dans la paisible vie nocturne d’une ville de laine, une Venise souterraine inondée d’encre où l’on parlait un langage de bulles, et où les malheurs comme des meubles dans un entrepôt, sont recouverts d’épais couvre-lits bleus.
Jeudi 29 novembre dans l’après-midi : le groupement funèbre d’une centaine de millions de sacrifices pour Thanksgiving ne parvint pas à la réveiller.
Vendredi 30 novembre au matin : toujours endormie.
Vendredi 30 novembre dans l’après-midi : même chose.
Vendredi 30 novembre au soir : Priscilla fut ramenée à la surface par des coups frappés à sa porte. Elle se leva, s’étira et alla ouvrir à Wiggs Dannyboy. Elle accueillit d’un baiser. L’intérieur de sa bouche était aussi blanc que celui d’un serpent des marécages. Cela ne le gêna pas, apparemment ; au contraire, de sa langue vive et fraîche il caressa celle de Priscilla, chargée et plutôt léthargique. Lui enlevant son collant, il la prit à même le sol, alors qu’elle était encore vêtue de sa robe style marin. Revigorée maintenant par quarante heures de sommeil et un orgasme a lui ébranler la colonne vertébrale, elle avait du mal à croire à la sensation de bien-être qui l’envahissait. Elle était étendue dans les bras de Wiggs ronronnant comme une Rolls-Royce qui vient d’apprendre que, finalement, elle ne sera pas vendue à un Arabe.

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Un parfum de jitterbug  – Tom Robbins