Que lire un 12 novembre ?

Chez Mademoiselle Rivière, il y avait une antichambre Louis XVI aux fauteuils recouverts d’un plastique transparent ; un salon de musique où trônait un crapaud Pleyel particulièrement venimeux ; et la mère de Mademoiselle Rivière dont on entrevoyait parfois la silhouette dans les fonds de l’appartement : une ogresse barbue se dandinant entre deux cannes, beaucoup plus inquiétante que la fille d’en bas. J’ai appris plus tard que les dames Rivière encaissaient les loyers de l’hôtel Mon Répit, malgré des scrupules moraux que je devine intenses. Pour l’heure, on s’absorbait dans des dictées musicales riches en quintes diminuées et des gammes aux armures hérissées de dièses. J’imagine aujourd’hui qu’il y avait sous nos pieds une chambre avec un miroir au plafond où des mélomanes perfectionnaient l’art de la bourrée, mais je n’en percevais alors qu’un subtil parfum d’extravagance et de transgression.
Au fil des mois, quand j’entrais dans la sombre vallée de la rue du Garet, un dilemme me déchirait : j’espérais voir la fille, tellement belle, élégante et gentille avec moi ; et à la fois je redoutais qu’elle m’entraîne au restaurant sans que je sache lui résister. J’étais triste lorsqu’elle désertait son poste, effrayé lorsqu’elle me saluait d’un mot trop affectueux. En toile de fond, les Arabesques de Debussy et les Inventions de Bach : je pressentais que ces affaires-là marchent ensemble mais sans comprendre encore comment.
Un jour d’automne 1970, l’événement que je redoutais le plus se produisit : tandis que j’attendais l’heure de mon supplice sur un fauteuil recouvert de plastique, l’ogresse encadra sa lourde silhouette dans une porte du salon. Sans un mot, l’air hagard et le visage ruisselant de larmes, elle me fit signe de la suivre. Soudain, la gamme de mi bémol mineur me semblait une partie de plaisir à côté de ce qui m’attendait. Terrifié, je la suivis le nom d’un corridor au bout duquel s’ouvrait un autre salon. Là, un téléviseur sur pied faisait face un canapé où je dus m’asseoir à côté de la vieille. La télévision retransmettait les funérailles du Général De Gaulle, avec qui la sorcière avait dû vivre une passion inoubliable pour pleurer comme elle pleurait : hoquets, sanglots, reniflements, spasmes, elle allait à coup sûr mourir de chagrin sous mes yeux. Pétrifié et mutique, je feignais un intérêt exclusif pour l’écran.

 

Emmanuel Venet – Précis de médecine imaginaire

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