Bondrée – Andrée A.Michaud

Depuis que Stan avait été nommé inspecteur chef à Skowhegan, soit depuis plus de quinze ans, elle [Dorothy] vivait pratiquement seule. Ses soirée s’étiraient dans l’attente, puis une portière de voiture claquait et Stan faisait son apparition, la plupart du temps fourbu, les traits tirés par l’inquiétude qu’il éprouvait devant la progression sournoise d’une violence dont il ne pouvait tout au plus qu’atténuer les effets seconds. Il n’était pas bâti pour ce métier, trop sensible, trop vulnérable, et pourtant personne mieux que lui ne savait pister le mal. Quand il tenait encore sur ses jambes, elle lui servait un whisky, un Bulleit ou un Wild Turkey, des whiskys rugueux, comme il les aimait, et ils s’asseyaient au salon, où il se plongeait dans un ouvrage de sciences naturelles ou s’abrutissait devant la télé pendant que Dorothy dévorait le dernier Patricia Highsmith ou s’adonnait à son plus récent passe-temps, dessin, yoga, casse-tête ou jeux de logique. Certains soirs, il lui racontait sa journée, comment il avait dû témoigner au procès d’un adolescent qui avait tenté d’étrangler l’ordure qui battait sa mère, comment il avait prêté main-forte à des collègues pour encercler une jument apeurée par un feu de broussailles. D’autres soirs, il ne disait rien, ou presque, et Dorothy comprenait qu’il avait vu ce que personne ne désire voir, qu’il pataugeait dans cette boue qui finirait par l’engloutir, de la boue mouvante, comme savent si bien en créer les hommes.

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Bondrée – Andrée A.Michaud

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