Bondrée – Andrée A.Michaud

Depuis que Stan avait été nommé inspecteur chef à Skowhegan, soit depuis plus de quinze ans, elle [Dorothy] vivait pratiquement seule. Ses soirée s’étiraient dans l’attente, puis une portière de voiture claquait et Stan faisait son apparition, la plupart du temps fourbu, les traits tirés par l’inquiétude qu’il éprouvait devant la progression sournoise d’une violence dont il ne pouvait tout au plus qu’atténuer les effets seconds. Il n’était pas bâti pour ce métier, trop sensible, trop vulnérable, et pourtant personne mieux que lui ne savait pister le mal. Quand il tenait encore sur ses jambes, elle lui servait un whisky, un Bulleit ou un Wild Turkey, des whiskys rugueux, comme il les aimait, et ils s’asseyaient au salon, où il se plongeait dans un ouvrage de sciences naturelles ou s’abrutissait devant la télé pendant que Dorothy dévorait le dernier Patricia Highsmith ou s’adonnait à son plus récent passe-temps, dessin, yoga, casse-tête ou jeux de logique. Certains soirs, il lui racontait sa journée, comment il avait dû témoigner au procès d’un adolescent qui avait tenté d’étrangler l’ordure qui battait sa mère, comment il avait prêté main-forte à des collègues pour encercler une jument apeurée par un feu de broussailles. D’autres soirs, il ne disait rien, ou presque, et Dorothy comprenait qu’il avait vu ce que personne ne désire voir, qu’il pataugeait dans cette boue qui finirait par l’engloutir, de la boue mouvante, comme savent si bien en créer les hommes.

.

Bondrée – Andrée A.Michaud

La nuit du jabberwock – Fredric Brown

LC avec Edualc

Carmel City, pas très loin de Chicago Illinois, mais de l’autre côté du miroir…

Doc est journaliste dans une toute petite ville. Tous les jeudis, il boucle son édition hebdomadaire. Ce jeudi là, il est en avance et peut aller donc boire un coup chez Smiley, le bar d’en face…
Sauf que sa nuit ne va pas du tout se passer comme il pense : il va rencontrer un étrange Mr Yehudi Smith qui semble le connaître intimement (notamment sa passion pour Lewis Carroll) ; celui-ci va lui proposer d’aller dans une maison (hantée) à la découverte d’une société secrète des lames verzibafres (référence à un poème Jabberwocky de LC (acronyme de Lewis Caroll et non pas de Lecture commune :-)).

Ce roman a été écrit en 1950 et je ne sais pas trop comment le décrire : un peu fantastique (Yehudi semble tout droit sortir d’un livre de Lewis Carroll ) et un peu polar (parodique) avec quelques meurtres, un braquage, des méchants et des gentils, saupoudré de situations invraisemblables (il m’a fait aussi penser au niveau du rythme à Tintin en Amérique – la prohibition en moins)

Bon j’avais trouvé le coupable assez vite mais là n’est pas l’essentiel, ce qui m’a le plus plu est la façon qu’a Fredric Brown de faire avaler 36 chandelles (romaines) à son lecteur… bon vous prendrez bien un petit whisky ?

Sans clamer au chef d’oeuvre comme j’ai vu ici ou là, un très bon moment de lecture…

Un extrait :

– Que faisons-nous, à présent ? demandai-je.
– Nous attendons les autres. Quelle heure est-il, Doc ?
Je parvins à distinguer le cadran de ma montre et lui répondis qu’il était une heure sept.
– Bien. Nous leur accorderons un quart d’heure. Il y a quelque chose que je devrais faire alors, qu’ils soient arrivés ou non. Écoutez, on dirait une voiture.
Je tendis l’oreille et crus en effet entendre un moteur. Le bruit parvenait mal dans ce grenier, mais il me semblait bien qu’une voiture venait d’arriver sur la route. J’en étais pratiquement certain.
Je débouchai de nouveau la bouteille et la tendis à mon compagnon. Cette fois, il but un petit coup. Moi aussi, moins petit.
J’avais l’impression de retrouver toute ma lucidité, et le lieu était bien mal choisi pour ça. La situation était déjà suffisamment stupide comme ça.
Dehors tout était silencieux et puis soudain, comme si la voiture s’était arrêtée et remise en marche brusquement, j’entendis de nouveau le bruit du moteur qui semblait s’éloigner du côté de la route. Et puis tout se tut.
Les ombres dansaient. Aucun son ne montait d’en bas.
Je réprimai un frisson.
–  Aidez-moi à chercher quelque chose, Doc, me dit Smith. En principe ce doit être ici, tout préparé. Une petite table.
–  Une table ?
– Oui, mais si vous la voyez, n’y touchez pas.
Il avait rallumé sa torche et longeait un des côtés du grenier ; j’allais de l’autre côté, ravi de pouvoir chasser ces foutus ombres avec la lumière de ma lampe.
Ce fut moi qui la trouvai, tout au fond du grenier.
Un petit guéridon à dessus de verre et à trois pieds, avec deux petits objets posés dessus.
Je me mis à rire. J’oubliai les ombres et les fantômes, et ris de bon cœur. Un des objets était une petite clé et l’autre une minuscule fiole, à laquelle était fixée une étiquette.
La table de verre qu’Alice avait découvert dans le vestibule, au fond du terrier du lapin, la table sur laquelle elle avait trouvé la clé de la petite porte du jardin et la bouteille portant sur l’étiquette « BUVEZ-MOI ».
Je l’avais souvent vue, cette table sur l’illustration d’Alice au pays des merveilles par John Tenniel .

 

Challenge polar chez Sharon