Que lire un 20 septembre ? un 6 octobre ? un 12 octobre ?

Le 20 septembre s’était tenu à Jakarta le plus grand rassemblement mondial de cerfs-volants, avec plus de dix mille participants. Qu’Aomamé ignore ce fait là n’avait rien de bizarre. Qui se souviendrait d’un rassemblement de cerfs-volants qui avait eu lieu à Jakarta plus de trois ans auparavant ?
Le 6 octobre, le président égyptien Sadate avait été assassiné par des extrémistes islamistes. Aomamé se souvenait de cette affaire et elle plaignit de nouveau le malheureux  Sadate. Non seulement la tête presque chauve du président lui plaisait, mais elle éprouvait invariablement une profonde aversion à l’encontre des fondamentalistes, toutes religions confondues. Songer à leur conception du monde étriquée, à leur condescendance, à leur arrogance et à leur insensibilité vis-à-vis d’autrui la submergeait d’une colère irrépressible. La question n’avait pourtant pas de rapport avec son problème. Après s’être calmé les nerfs en respirant profondément à plusieurs reprises, Aomamé passa à la page suivante.
Le 12 octobre, à Tokyo, dans la zone résidentielle de l’arrondissement d’Itabashi, un collecteur de la NHK (56 ans) s’était disputé avec un client qui refusait de payer sa redevance. Il avait grièvement blessé au ventre le jeune homme avec un couteau qu’il emportait toujours sa sacoche. Le collecteur avait été arrêté par des policiers accourus sur place. L’homme, qui tenait encore à la main son couteau ensanglanté, était resté là, presque prostré, et n’avait opposé aucune résistance lors de son arrestation. Un de ses collègues avait expliqué qu’il travaillait comme collecteur depuis six ans, que son comportement au travail était irréprochable et que ses résultats étaient excellents. Aomamé ne savait pas qu’une telle affaire avait eu lieu. Abonnée au Yomiuri, elle le lisait assidûment chaque jour dans les moindres détails. Les faits divers – en particulier ceux qui étaient liés à des crimes -, elle les étudiais avec beaucoup d’attention. Et cet article occupait presque la moitié de la page consacrée aux faits divers. Inconcevable qu’un aussi long article lui ait échappé. Bien sûr, il n’était pas impossible que pour une raison quelconque, elle ait négligé de le lire. La chose était tout à fait improbable, mais elle ne pouvait affirmer le contraire.
Des rides se creusèrent sur son front tandis qu’elle réfléchissait quelques instants à cette possibilité. Puis elle rédigea un résumé de l’affaire en notant la date.
Le nom du collecteur était Shinnosuke Akutagawa. Un nom splendide. Comme celui du grand écrivain. Il n’y avait pas de photo de l’homme. On voyait seulement celle du blessé, M. Akira Tagawa (21 ans), étudiant en troisième année de droit, à l’université Nihon, et deuxième dan de kendô. S’ul avait eu en main son sabre de bambou, il n’aurait sans doute pas été aussi facile de le blesser. Mais un individu normal ne discute pas avec un collecteur de la NHK, un sabre de bambou à la main. Pas plus qu’un collecteur n’emporte de couteau dans sa sacoche. Elle essaya de suivre l’incident sur plusieurs jours mais ne dénicha pas d’article signalant la mort de l’étudiant blessé. Peut-être avait-il finalement survécu. (P192)

Suite le 16 octobre

1Q84 – Haruki Murakami 

Que lire un 18 septembre ?

C’est le 18 septembre 1973, jour anniversaire de l’indépendance du Chili, que la Quinta Rueda devait publier une édition spéciale où figurerait, dans les pages centrales et en gros caractères, le poème primé. Une semaine avant cette date brûlante, Mario Jimenez rêva que le « Portrait au crayon de Pablo Neftali Jimenez González » remportait la couronne et que Pablo Neruda en personne lui remettait la fleur naturelle et le chèque. Ce Nirvana fut troublé par des coups furieux frappés à la fenêtre. Il alla à tâtons jusqu’à celle-ci en proférant des malédictions, l’ouvrit et découvrit le postier, enveloppé dans un poncho, qui lui tendit d’un geste brusque sa petite radio d’où sortait une marche militaire allemande connue, Alte Kameraden. Ses yeux tombaient comme deux brebis tristes perdues dans la grisaille de la neige. Sans dire un mot, le visage impassible, il fit tourner la molette de l’appareil : sur toutes les chaînes retentissait la même musique martiale, timbales, trompettes, trombones et cors passés à la moulinette du petit haut-parleur.

 

Une ardente patiente – Antonio Skarmeta

L’enfant du Danube – Janos Székely

LC avec Edualc (merci pour ce très bon choix)

Hongrie – 1920-1930

Béla commence à nous raconter son histoire dès son plus jeune âge. Quelle tristesse que cette enfance qui n’en est pas une, dans la campagne de Hongrie. Sa mère le laisse aux « mauvais soins d’une mégère ». Fille mère, elle n’a pas les moyens d’élever son fils et elle travaille comme nourrice en ville. Il n’est pas seul, huit enfants sans père sont avec lui chez Tante Rozika, dans un taudis avec de la paille souillée pour seul matelas.
Mais quelle obstination a ce Béla : pour ne pas mourir de faim, pour apprendre malgré tout à l’école, quitte à y aller en hiver les pieds entourés de journaux faute de chaussures. Au début j’ai eu peur que l’atmosphère soit pesante (un peu à la David Copperfield ) et puis non, pas de misérabilisme dans ce livre…
La première partie nous raconte son enfance de 6 à 14 ans : son perpétuel combat, bien peu d’affection (un peu de son instituteur et de la mère d’un des ses «camarades»).

A 14 ans, pour avoir tenté de voler des souliers, il se trouve dans l’obligation de quitter son village natal et rejoint sa mère à Budapest. Il vit dans un taudis, à 4 heures de marche à pied d’un hôtel où il arrive à se faire embaucher comme apprenti : nourri mais non payé.
Il tombe dans une misère qui n’a rien à envier à la précédente.
Cependant, à force d’acharnement, il arrive à monter dans l’échelle sociale de l’hôtel, il passe d’apprenti groom à apprenti groom de nuit… il se croit un moment ami des puissants, et devient esclave de sa sensualité…
En dehors de la vie dans cet hôtel où il observe, apprend (parfois à ses dépens) il vit également une parenthèse « heureuse » avec sa mère et son père, marin, qui revient après des années d’absence.
Il a un ami, Elemer, qui l’écoute et lui fait lire des manifestes : Karl Marx… il rencontre une jeune fille, américaine qui lui donne envie de partir aux USA : le fameux rêve américain vu depuis la misère hongroise …

Un roman d’apprentissage passionnant…

 

Un extrait

C’est la dernière fois que je vis mon maître. Six mois plus tard, sa sœur mourut et il devint de plus en plus impossible. En fin de compte, il y eut une enquête, on le reconnut coupable de menées politiques, il fut révoqué avec suppression immédiate de toute pension. Quand je revins au village, bien peu de gens se souvenaient de lui. On contait encore ses escapades, comme l’aventure de la comtesse ; mais ses propres élèves avaient perdu la mémoire de sa science étonnante et de ses dons exceptionnels d’éducateur. Il devint un héros des histoires de bonnes femmes ; mais sa vraie personnalité était tombée dans l’oubli.
Le nouvel instituteur avait eu du succès. Les notables l’appréciaient avec enthousiasme ; les paysans n’en étaient pas fous, mais ils lui tiraient leur chapeau et admettaient que c’était un brave homme. Il s’acquittait de sa tâche de façon exemplaire ; il ne buvait pas, ne jouait pas ; et si, d’aventure, ses yeux s’égaraient, c’était à la grande joie de toutes les mères de filles à marier. « Il serait de bonne prise. », disaient-elles, non sans raison. C’était un jeune homme travailleur, bien élevé, sans prétention, il venait d’une famille connue de tous. Il était parent d’un conseiller municipal de Budapest, homme de droite, et, comme lui, un de ces hongrois cent pour cent d’origine allemande. C’est ce cousin qui l’ avait fait nommer au village ; et, par un accord tacite, il était convenu que le jeune homme ne resterait pas longtemps dans ce hameau perdu, mais serait transféré à Budapest dès que l’ambitieux conseiller municipal serait devenu ministre de L’Education.
Le nouvel instituteur supprima tout de suite les « causeries de l’après-midi » et ne s’inquiéta guère de savoir si les petits pauvres possédaient des souliers pour venir en classe. Pareille sensiblerie lui était inconnue. Sa mentalité et ses opinions étaient la copie exacte de celle du ministre royal de la Religion et de l’Education publique de Hongrie. Fidèle à sa race, il remplissait ses devoirs à l’allemande, avec précision, discipline et exactitude. En accord avec les lois, édits et règlements en vigueur, il enseignait avec conscience les matières prescrites ; et avec la même conscience, il fermait les yeux sur ce qui était en dehors du programme. Il était le genre d’homme que sa notice nécrologique décrirait comme « un pédagogue exemplaire et d’une moralité de bonne aloi ». C’est grâce à ses « pédagogues exemplaires » que se perpétuait l’ordre social en dépit des millions de petits paysans sans souliers.
Les villageois pensèrent, tout d’abord, que mon maître d’école avait accepté sa révocation d’un cœur léger. Il avait reçu l’ordre de quitter son logement le 1er septembre 1930 ; dans la nuit du 31 août, il fit une fête à tout casser. Le lendemain, le nouvel instituteur arriva pour prendre sa succession ; mais c’est en vain qu’il sonna à la porte. Il dut appeler les gendarmes qui firent ouvrir par un serrurier. On trouva mon maître sur son divan, au milieu de flaques de vin, de verres brisés et de bouteilles vides ; un filet de sang coulait de sa poitrine. Le médecin de la région, qui avait bu en sa compagnie jusqu’à cinq heures du matin, ne pouvait plus rien pour lui. Mon maître était un tireur excellent, il avait visé en plein cœur.

Challenge pavé de l’été chez Brize (835 pages)

Pierre Reverdy – les jockeys mécaniques

Martine nous parle de Reverdy à l’occasion de son anniversaire le 13 septembre
https://ecriturbulente.com/2019/09/14/pierre-reverdy-depart/?fbclid=IwAR13QYcyp5UnTTyKYWHczpEWvhHm_toEAbO1JICyBzTAHjNQVe4T5hLN_yo

Une occasion de faire « remonter ce beau poème …

La jument verte

jeudi-poesie

La nuit polaire

A bord les hublots sont ouverts
Les trappes bâillent
Assis sur le balcon qui se détache
Le voilà sur fond bleu
Les nuages seront peut-être les gagnants de la course

On ne voit plus que lui et eux
Ils disparaissent un moment derrière la colline où quelqu’un se promène

Ils meurent
Les chevaux ne sont plus que des bruits de grelots

En même temps que les feuilles tremblent
En même temps que les étoiles regardent
En même temps que le train passe en crachant des injures

Et la fumée
Un bout de cigare refroidi reste

Et ce tronc d’arbre au bord de la forêt
L’acre odeur de l’herbe roussie tout autour

La main énorme qui s’avance.

On ne voit pas le corps se pencher
La bouche avide

Il faudrait sauter la forêt comme une haie
Comme le monde entier est un obstacle à franchir
Il n’y a…

Voir l’article original 364 mots de plus

Huit chevaux noirs – Ed McBain

Genre : roman noir à lire au bord de la piscine

1985 –  Isola (ville imaginaire ressemblant à New York)
Le cadavre d’une jeune femme de 27 ans est retrouvé dans un parc en face du commissariat : le meurtrier semble sûr de lui et nargue la police.

Dans le même temps, les flics reçoivent des lettres anonymes avec des photos : 8 chevaux noirs, puis le lendemain cinq talkie-walkies, quelque temps après 3 paires de menottes ….

En parallèle, nous suivons le Sourdingue (le « méchant » équipé d’un sonotone » et ses acolytes (c’est l’auteur présumé des lettres anonymes et du meurtre) dans la préparation de son futur casse.

Une enquête assez banale finalement mais j’ai bien aimé les dialogues assez drôles, de l’action (bon c’est un peu sanguinolent gratuitement quand même et puis faire ça à des chevaux innocents !!!…)
Les personnages ne sont pas très fins. J’ai cru que cela allait tourner à un moment à «Toutes les femmes sont des nunuches qui ne cherchent qu’un étalon  » mais non la bêtise est bien partagée et la parité est respectée :  certains des protagonistes masculins se font tailler un sacré costume d’imbécile …

.
Un livre sans prétention à lire au second degré pour moi…presque une parodie de roman noir…

Un extrait

– Pas de flics en activité avec 79 comme numéro de plaque, annonce a-t-il. Je m’en doutais.
– Et dans vos archives ?
– Elles remontent pas àHenry Hudson.
– Regardez dans vos archives, s’impatienta à Carella. On a un mort sur les bras, nous.
– Vous énervez pas, Coppola. Une seconde…
Quelques instants plus tard, Mullaney déclara :
– j’ai un numéro 79 datant de 1858. La ville comptait alors huit cent mille habitants et la police quinze cents hommes. Ça vous intéressera sans doute de savoir que, à cette époque, la police était aussi chargée de nettoyer les rues.
– Rien de nouveau, dit Carella.
– Rien, approuva Mullaney. Vous voulez le nom du type ?
– S’il vous plaît.
– Angus McPherson. Mort en 1872. Ça vous intéressera sans doute aussi de savoir que, à cette époque, nous avions une population d’un million quare cent mille habitants et une police forte de mille huit cents hommes. Ainsi qu’un service de voirie séparé: les flics ne devaient plus ramasser le crottin de cheval à la pelle. Ils n’avaient plus à se tracasser que pour une chose : se faire descendre. C’est ce qui est arrivé à McPherson. D’où elle vient, la photo de sa plaque ? Une boutique d’antiquités ?
– Ça ne m’étonnerait pas. Merci, Maloney.
.

Mois américain chez Titine et polar chez Sharon

 

Swamplandia – Karen Russell

La narratrice Ava a douze ans, son frère Kiwi 17 et sa sœur Ossie 16.
Elle vit avec père, mère et grand-père en Floride dans une île qui est un parc d’attraction autour de crocodiles. Dans la tribu Bigtree, le père est dompteur d’alligators, la mère réalise le clou du spectacle : plonger au milieu des crocodiles, les enfants font de menus travaux : billetterie, musée, cafétéria.
Tout se passe bien pour la famille jusqu’au jour où la mère tombe malade : cancer… en six mois la famille explose…Voilà pour les premières pages.

Le reste du livre alterne les points de vue d’Ava et de son frère.
Chacun sa réaction face au deuil : Le frère fugue devant la dépression du père, il se fait embaucher dans un parc d’attraction voisin (une sorte d’Aqualand appelé le Monde de l’Obscur). La seconde sœur se réfugie dans le spiritisme,  quant à Ava, elle essaie de garder la cohésion familiale en élevant un crocodile…Le père  se démène bien peu  entre des difficultés financières et son chagrin.

Le début m’a beaucoup plu, l’auteur a une façon de raconter l’histoire que j’ai trouvé proche de Joyce Mainard qui excelle, selon moi, à expliquer ce qui se passe dans la tête des adolescents : certains passages sont tristes, d’autres désopilants (ils m’ont fait penser à John Irving). Il y a du rythme, de l’émotion…

Et puis, à un moment, il y a un tournant auquel je n’ai pas cru et adhéré, j’ai lu la première moitié en deux jours et il m’a fallu trois semaines pour finir la seconde partie : celle-ci est aussi bien écrite que la première mais l’action m’a semblé peu crédible : l’histoire s’enfonce dans le bayou et l’improbabilité … et puis ce happy-end improbable…qui sort comme un alligator du marigot (à défaut d’un lapin du chapeau)

Avis mitigé donc mais un livre qui peut plaire cependant, avec un grand sens de la narration et des personnages bien campés (ce livre a été finaliste du prix Pulitzer). Je suis juste totalement passée à côté de la deuxième partie alors que la première m’a passionnée.

Un extrait :

Notre mère entrait en scène dans la clarté des étoiles. Qui avait eu cette idée ? Je ne l’ai jamais su. Sans doute Chef Bigtree, et c’était une bonne idée – neutraliser la poursuite pour laisser le croissant de lune se détacher dans le ciel, sans chaperon ; couper le micro, laisser les projecteurs sous leurs paupières de fer afin de permettre aux touristes d’apprécier ce cadre nocturne ; encourager le public à anticiper le palpitant numéro exécuté par la vedette de Swamplandia – la fameuse dompteuse d’alligators : Hilola Bigtree. Quatre fois par semaine, notre mère grimpait à l’échelle qui surplombait la fosse dans son deux pièces vert pour aller se placer au bord du plongeoir, prenant sa respiration. S’il y avait du vent, ses longs cheveux voletaient autour de son visage, mais le reste de sa personne restait immobile. Les nuits dans les marécages étaient sombres et tachetées d’étoiles – notre île était à une cinquantaine de kilomètres du réseau électrique du continent – et même si, à l’oeil nu, on pouvait apercevoir Vénus et la chevelure bleu saphir des Pléiades, le corps de notre mère n’était qu’une vague silhouette, une tache floue sur fond de palmiers.
Juste en dessous, des dizaines d’alligators déplaçaient leurs sourires ambigus et les diamants superbes de leurs têtes dans un bassin d’eau filtrée. Au niveau du cône noir où plongeait maman, il y avait neuf mètres de profondeur. Ailleurs, la nappe d’eau s’affinait pour n’être plus qu’un clapotis boueux formé de végétaux décomposés contre du sable ocre. Au milieu, un îlot rocheux émergeait ; dans la journée, une trentaine d’alligators pouvait venir y former une pyramide pour prendre un bain de soleil.

.

Un autre livre de Karen Russel : Des vampires dans la citronneraie

 

Le mois américain est chez Titine, le logo a été réalisé par Belette

John L’Enfer – Didier Decoin

Anderson s’approche, en déployant un plan des égouts :
– Une fausse victoire, sénateur. Dès maintenant, les collecteurs secondaires s’engorgent. Demain, ça sautera quelque part dans les profondeurs. Alors, quelles nouvelles vannes fermerez-vous ? Je vous accorde volontiers que c’est vexant, mais nous sommes à la merci d’une masse colossale de merde.
On sourit. Le champagne coule dans les coupes. Anderson est au bord des larmes, il ne veut pas qu’on le sache, il se mouche.
« La ville nous échappe, dit-il. Demandez à cet Indien près de moi, il est de race Cheyenne.
John l’Enfer s’avance à son tour :
– C’est l’histoire de la cavale blanche. Elle avait été capturée dans les plaines par les chasseurs de chevaux de l’ancien temps, et offerte à celui qui conduisait le peuple. Une bête étrange et belle, que rien n’effrayait. Dans les combats, elle portait en croupe l’espérance de la nation Cheyenne.
– Il veut dire par-là quand lui confiait le fils aîné du chef, précise Anderson.
– Lorsque la lune fut favorable, dit encore John , on accoupla la cavale avec un étalon digne d’elle. Et la cavale mit bas, c’était un soir en été. Mais le poulain qui se tordit jusqu’en dehors de ses entrailles était noir. Surtout, il portait au front la tache de la mort.
On interroge pour savoir ce qu’est la tache de la mort, mais John ne répond pas : il y a des choses qui ne se disent pas, parce que la connaissance absolue suppose le temps de l’éternité et la douleur qui ne s’endort pas. L’Indien ne sait pas ce que cela signifie, mais il a souvent entendu ces mots dans la bouche de maman Pageewack, dans la bouche aussi de son père et de sa mère, ouvriers de la General Motors.
« On parla d’abattre la cavale. Quelques-uns refusèrent. Ils dirent qu’il suffisait de récolter des herbes particulières, de les amalgamer, puis de les enfourner profond dans l’utérus de la cavale. Malgré cela, la bête enfanta un second poulain – par les naseaux. Lui aussi portait au front la tache de la mort. De nouveaux, on cueillit les plantes qu’il fallait et on les enfonça dans les naseaux de la cavale. Pourtant, pour la troisième fois, la cavale mit bas : par la bouche, un peu comme un crachat. Et pour la troisième fois, le poulain était marqué. Alors, on ferma la bouche de la cavale avec les mêmes herbes qu’auparavant.
John l’Enfer s’accroupit sur ses talons, et conclut :
« A l’aube, la cavale était morte par étouffement.
Le sénateur Cadett sourit :
– La légende est plaisante. J’ai toujours pensé que vous autres, Indiens, ne saviez pas exploiter les trésors de votre folklore.
Il se tourne vers Anderson :
–  Félicitations, Ernst.Le numéro est joli, et bien préparé.
– Pas préparé du tout, sénateur. Je me suis rappelé que l’Enfer m’avait raconté cette histoire dans le fourgon cellulaire qui l’emmenait en prison. C’était après l’événement de Centre Street. Par là, il voulait me démontrer…
Cadett l’interrompt :
– Merci. La symbolique indienne est assez évidente – en fait, presque puérile ! – pour que je puisse me passer de votre traduction. Mais New-York n’est pas une jument. D’autre part, croyez-vous vraiment que ce soit l’heure et le lieu de tenir un débat contradictoire ?
.
John L’Enfer – Didier Decoin

John L’enfer – Didier Decoin

Maintenant, John l’Enfer court après Ashton Mischa. La foulée glisse sur eux comme une eau. La neige tombe à gros flocons, alors les policiers à cheval chargés d’assurer l’évacuation du stade mettent pied à terre et immobilisent leurs montures ; c’est qu’ils en ont assez de les voir finir, à cause du verglas, sous forme de croquettes pour chien (steak de cheval mélangé à du steak de baleine, encore une de ces correspondances très singulières entre New York City et l’océan qui lui ronge le front).

.

John L’enfer – Didier Decoin

L’héritage – Robin Hobb / Megan Lindholm

Quand j’ai vu ce livre dans la boîte à livres de ma petite ville,  la couverture m’a attirée, ensuite j’ai vu le nom de l’auteure Robin Hobb (auteure que je n’ai jamais lue car elle écrit surtout des volumes, des pavés, des séries, que dis-je des romans fleuves…)
C’est un recueil de nouvelles et je me suis dit : allons, tentons !

Ce recueil regroupe des nouvelles écrites sous deux pseudos Megan Lindholm (les 7 premières nouvelles)  Robin Hobb (2 nouvelles).

Une note de lavande : La première histoire se passe à Seattle. C’est Billy, un petit garçon, qui est le narrateur. Au début de l’histoire, il a trois ans, à la fin 18 ans. Il va raconter la misère avec sa mère, ils  vivent uniquement des allocations….Il  raconte surtout à partir de ses sept ans jusqu’à ses 15 ans (là où l’influence du Lavande du titre est la plus importante, car Lavande est bien une personne). Le début est résolument réaliste et d’un seul coup on fait rencontre avec un Skoag au bout de quelques pages. J’ai cru d’abord que c’était une tribu d’indiens et pas du tout …en tout cas l’ambiance est passionnante, l’écriture très imagée et très « auditive »… une réussite cette nouvelle ! Un coup de coeur pour Lavande, pour Billy, sa petite sœur et leur maman aussi, même si voir un adulte baisser les bras me fait toujours de la peine.

La dame d’argent et le quadragénaire
Le préambule dit que c’est une nouvelle que l’auteure a écrite pour l’anniversaire de son mari : avec cet éclairage, je dirais que son mari est plus fort que Harry Potter 🙂 et qu’ils ont tous les deux beaucoup d’humour…
Une nouvelle autour de la magie, vous l’aurez compris !

La coupure : 
Cette nouvelle est plus typée « anticipation » et fait froid dans le dos de réalisme : jusqu’où pouvons-nous aller dans la chirurgie esthétique ? pour des raisons de santé, ou des raisons religieuses ?  une nouvelle qui fait réfléchir et dont j’ai adoré la fin : « Vas-y Mémé ! Fais ce que tu as à faire ! »

Le cinquième chat écrasé
Cette nouvelle m’a fait rire pour son second degré et son ironie, je ne le recommande cependant pas aux amis des chats (Soène, Sharon passez votre chemin, en même temps le titre de la nouvelle annonce la couleur… )

Chats errants : Le thème de départ est un peu le même que celui de la première nouvelle : La misère vu par une enfant de 10 ans.
La narratrice vient d’emménager dans un quartier misérable suite au divorce de ses parents. Elle vit avec sa mère et rencontre Lonnie une petite fille de son âge battue par sa mère, prostituée et junkie.  Une nouvelle très triste …
Lonnie s’est trouvé une mission : « reine des chats errants » (amis des chats : quelques scènes difficilement supportables)

Finis : une histoire de vampires revisitée…

Boîte à rythme : anticipation
Toutes les naissances sont génétiquement modifiées
Une plongée dans les rouages du système via le témoignage d’un employé de la société qui « attribue » les enfants compatibles avec les parents….. et une excellente chute. Le plus « fou » n’est pas celui qu’on croit…

L’héritage : Fantasy : Un village un peu médiéval et une femme qui tente de récupérer son héritage spolié par l’ancien amoureux de sa grand-mère

Viande pour chat : La nouvelle la plus longue. A nouveau, l’histoire d’une jeune femme qui se bat pour son enfant de trois ans. J’ai bien aimé suivre les pensées du chat qui parle aux humains (pas à tous : il faut avoir le « Vif »)

De ces 9 nouvelles, j’ai clairement préféré les 7 premières (celles de Megan Lindholm) qui sont plus tournées « anticipation/science- fiction » que celle de Robin Hobb qui elles sont plus « Fantasy ». Choix tout personnel, car toutes ces nouvelles sont très bien écrites …

Un recueil résolument féministe et combatif !

Un extrait (chats errants)

Comme elle terminait son verre, je me rendais compte qu’elle mourrait de faim, non comme un élève qui a envie de son casse-croûte après les cours, mais comme quelqu’un qui n’a rien à manger chez lui. J’avais vu les affiches décrivant certains Américains qui se couchaient le ventre vide, mais je n’en avais jamais saisi le véritable sens avant de voir Lonnie s’empiffrer, et cela m’effraya. Je n’eus soudain plus qu’une envie : que Lonnie sorte de chez moi. Cela n’avait rien à voir avec tout ce qu’elle avait englouti ni avec le sucre répandu par terre : j’avais l’impression qu’en vivant non loin de gens comme elle, en l’ayant invitée chez nous, maman et moi nous étions soudain rapprochées d’une limite invisible. D’abord il y avait eu une vraie famille, un vrai foyer, maman, papa et moi dans une maison avec un jardin, des Chocos BN et des chips ; puis il y avait eu maman et moi dans un appartement, plus de jardin, du pain et du jambon à la place des BN… Tout allait bien tant que papa envoyait la pension alimentaire et que maman continuait de travailler, mais, à quelques rues de chez nous, des gens vivaient dans des appartements pourris, leurs enfants suivaient des cours d’éducation spécialisée et ils crevaient de faim. Ça faisait peur. Maman et moi n’étions pas comme ça, et ça ne nous arriverait jamais, sauf si…

.

 

Le mois américain est Chez Titine.

Le thème du jour est dystopie, anticipation …

Le logo a été réalisé par Belette . Il y en a plein d’autres 🙂