John L’Enfer – Didier Decoin

Anderson s’approche, en déployant un plan des égouts :
– Une fausse victoire, sénateur. Dès maintenant, les collecteurs secondaires s’engorgent. Demain, ça sautera quelque part dans les profondeurs. Alors, quelles nouvelles vannes fermerez-vous ? Je vous accorde volontiers que c’est vexant, mais nous sommes à la merci d’une masse colossale de merde.
On sourit. Le champagne coule dans les coupes. Anderson est au bord des larmes, il ne veut pas qu’on le sache, il se mouche.
« La ville nous échappe, dit-il. Demandez à cet Indien près de moi, il est de race Cheyenne.
John l’Enfer s’avance à son tour :
– C’est l’histoire de la cavale blanche. Elle avait été capturée dans les plaines par les chasseurs de chevaux de l’ancien temps, et offerte à celui qui conduisait le peuple. Une bête étrange et belle, que rien n’effrayait. Dans les combats, elle portait en croupe l’espérance de la nation Cheyenne.
– Il veut dire par-là quand lui confiait le fils aîné du chef, précise Anderson.
– Lorsque la lune fut favorable, dit encore John , on accoupla la cavale avec un étalon digne d’elle. Et la cavale mit bas, c’était un soir en été. Mais le poulain qui se tordit jusqu’en dehors de ses entrailles était noir. Surtout, il portait au front la tache de la mort.
On interroge pour savoir ce qu’est la tache de la mort, mais John ne répond pas : il y a des choses qui ne se disent pas, parce que la connaissance absolue suppose le temps de l’éternité et la douleur qui ne s’endort pas. L’Indien ne sait pas ce que cela signifie, mais il a souvent entendu ces mots dans la bouche de maman Pageewack, dans la bouche aussi de son père et de sa mère, ouvriers de la General Motors.
« On parla d’abattre la cavale. Quelques-uns refusèrent. Ils dirent qu’il suffisait de récolter des herbes particulières, de les amalgamer, puis de les enfourner profond dans l’utérus de la cavale. Malgré cela, la bête enfanta un second poulain – par les naseaux. Lui aussi portait au front la tache de la mort. De nouveaux, on cueillit les plantes qu’il fallait et on les enfonça dans les naseaux de la cavale. Pourtant, pour la troisième fois, la cavale mit bas : par la bouche, un peu comme un crachat. Et pour la troisième fois, le poulain était marqué. Alors, on ferma la bouche de la cavale avec les mêmes herbes qu’auparavant.
John l’Enfer s’accroupit sur ses talons, et conclut :
« A l’aube, la cavale était morte par étouffement.
Le sénateur Cadett sourit :
– La légende est plaisante. J’ai toujours pensé que vous autres, Indiens, ne saviez pas exploiter les trésors de votre folklore.
Il se tourne vers Anderson :
–  Félicitations, Ernst.Le numéro est joli, et bien préparé.
– Pas préparé du tout, sénateur. Je me suis rappelé que l’Enfer m’avait raconté cette histoire dans le fourgon cellulaire qui l’emmenait en prison. C’était après l’événement de Centre Street. Par là, il voulait me démontrer…
Cadett l’interrompt :
– Merci. La symbolique indienne est assez évidente – en fait, presque puérile ! – pour que je puisse me passer de votre traduction. Mais New-York n’est pas une jument. D’autre part, croyez-vous vraiment que ce soit l’heure et le lieu de tenir un débat contradictoire ?
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John L’Enfer – Didier Decoin
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