Que lire un 30 juillet ?

Une des équipes s’appelait équipe bleue, et l’autre équipe verte. Les vieillards s’affublaient de casquettes et de vestes rayées à la couleur de leur équipe.
Il ne fallut pas plus de deux ans pour que tout se déclenchât. Les bleus s’entraînaient sur un terrain contigu à celui des verts, mais ils ne s’adressaient plus la parole. Puis les familles des équipes prirent parti. On était une famille bleue ou une famille verte. Le sentiment d’appartenance fit tache d’huile et dépassa le cadre familial. On était partisan des bleus ou des verts. On interdit les mariages entre bleus et verts. Bientôt la politique s’en mêla et un vert ne votait pas pour un bleu. Il se produisit comme une fissure au milieu de l’église. Les bleus et les verts se groupèrent chacun d’un côté de la travée centrale. Il conçurent le plan de bâtir des églises séparées.
Les choses s’envenimaient au moment du championnat. On devenait très susceptible. Les vieillards apportaient au jeu une passion incroyable. Il arrivait fréquemment qu’on retrouvera au fond du bois deux octogénaires lancés dans un combat à mort. Chaque parti créa un jargon.
Les choses allèrent si loin que les autorités du comté s’alarmèrent . Un bleu eut sa maison brûlée et un vert fut trouvé mort, assommé à coups de maillet. Un maillet de roque avec son manche court est le type même de l’instrument contondant qui fait des blessures mortelles. Les vieillards en arrivèrent à ne plus sortir de chez eux qu’avec leur maillet accroché au poignet par une lanière comme une masse de guerre. Chaque clan accusait l’autre de tous les crimes de la terre et surtout des crimes qu’ils n’auraient pu commettre, vu leur âge. Les bleus n’achetaient plus chez les commerçants verts. Il y avait dans la ville une atmosphère de Saint-Barthélemy. Le doux philanthrope, cause de tout cela, M. Deems, était un charmant petit vieillard qui fumait un peu d’opium et soignait sa tension artérielle. Lorsqu’il vit ce qu’il avait déclenché en offrant des terrains de roque à Pacific Grove, il fut attristé, puis horrifié. Il comprenait ce que Dieu avait dû ressentir.
Le match devait avoir lieu le 30 juillet et l’atmosphère était à l’émeute. Les habitants sortaient armés. Les enfants bleus et les enfants verts se faisaient la guerre. M. Deems se dit qu’après tout, puisqu’il comprenait les sentiments du Créateur, il pouvait agir comme Lui. La ville est allée trop loin. Dans la nuit du 29 juillet, M. Deems James loua un bulldozer. Au petit matin, à l’endroit où se tenaient les terrains de roque, il n’y avait plus qu’un énorme trou dans la terre. S’il avait eu le temps, M. James serait allé jusqu’au bout et aurait rempli le trou d’eau, comme Dieu.
Il quitta Pacific Grove. Ses habitants l’auraient roulé dans du goudron et des plumes s’ils avaient mis la main dessus. Mais il était à l’abri à Monterey, faisant chauffer son opium sur sa petite lampe.
Et tous les 30 juillet, depuis ce jour, toute la ville de Pacific Grove se réunit pour brûler l’effigie de M. Deems. Au cours de la fête, on habille un mannequin de paille grandeur nature et on le pend à un arbre. Plus tard on le brûle. Des gens passent dessus avec des torches et la pauvre image innocente de M.Deems part en fumée tous les ans.
Il y a des gens qui diront que ce conte est un mensonge mais quelque chose qui n’est pas arrivé n’est pas forcément un mensonge.
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Tendre jeudi – John Steinbeck 
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