Que lire un 14 juillet ?

Un matin de mi-juillet 1976, Gérard G. réformé des chemins de fer et législateur à temps plein, eut subitement l’idée d’une loi réprimant les abus de langage. Au prix d’un immense effort intellectuel, il réussit à la concevoir intégralement dans la journée, et s’accorda au crépuscule une promenade en ville. Curieusement, une foule assez dense se dirigeait vers le centre-ville, désireuse sans doute de manifester son adhésion au réformisme radical. Tout en se laissant porter par le flot bon peuple, Gérard G. se répétait, pour le plaisir, l’article premier de son texte : « Tout abus de langage sera sanctionné, au minimum, par la claque. »
Suivaient des subtilités juridiques étourdissantes.
À la nuit tombée, la municipalité lui fit la surprise d’un feu d’artifice et tout s’éclaira. Gérard G. salua à sa valeur l’initiative et, bien que peu en fonds, s’octroya un bock dans un bar à Populaces. Il percevait clairement la gêne de la clientèle : un couple d’ivrognes se livraient à des tendresses factices, une tablée d’étudiants chahutait sans entrain, et les éternels piliers de bistrot lui jetaient des regards torves. De toute évidence, chacun surveillait son langage. Il jugea utile de délivrer à la cantonade une opinion très positive sur le feu d’artifice, à quoi seule la patronne répondit en grognant : « oui, avec nos sous ! ». Tout le monde semblait avoir compris que Gérard G. appartenait aux Élites, ce qui est bien entendu le rendait infréquentable aux Populaces, mais il y trouvait matière à se rengorger.
Peu avant minuit, comme il est rentrait chez lui à pied, il croisa deux péronnelles qui parlaient fort en pouffant. Lorsqu’il arriva à leur hauteur, il entendit très distinctement la voix de l’une d’elles dire à son adresse « Testicule », alors que les donzelles faisaient toujours mine de jacasser entre elles.
L’abus de langage était flagrant, avec la circonstance aggravante qu’il était commis avec dissimulation par les Populaces à l’encontre d’une Élite. Magnanime, Gérard G. appliqua la peine minimale prévue par la loi, à savoir la double claque. Les condamnées jouèrent d’abord les interloquées, puis se mirent à insulter avec véhémence. Récidive légale qui leur valut la quadruple claque à laquelle elles tentèrent de se soustraire en hurlant. Délit de fuite, on s’acheminait vers un verdict terrible quand deux quidams s’interposèrent. Des teigneux. Il y eu échauffourée, mais par chance quatre Divinités arrivèrent prestement en voiture à gyrophare à la rescousse du législateur, et les autres protagonistes se dispersèrent. Tuméfié, saignant du nez, Gérard G. fut enchanté de pouvoir expliquer son cas au poste où sa qualité d’Elite fut aussitôt reconnue. Bien que récente, sa loi semblait déjà très appréciée, et il fut traité selon son rang. Hélas, suite à une erreur de procédure, on l’orienta vers un établissement psychiatrique peu adapté à son cas. Il n’eut aucune peine à s’en évader le surlendemain.

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Emmanuel Venet – Précis de médecine imaginaire

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