L’outil et les papillons – Dmitri Lipskerov

Par inertie, Véra continuait à parler de la tendresse dont son mari faisait preuve sur le plan sexuel, jusqu’à ce que son corps, couvert par celui du jeune homme, fonde comme neige au soleil. Elle sentait contre ses seins les minuscules tétons d’Eugène, qu’on aurait dit sculptés dans du marbre. Ses aisselles devinrent moites et répandirent en même tant que les papillons qui s’envolaient de son ventre, des effluves de fenaison estivale, qui donnaient la fièvre tant était grande leur concentration en phéromones. En Vera, Eugene remplaça les machaons d’amour par sa propre personne, ce qui lui coupa le souffle pendant une minute entière. Quand elle reprit sa respiration, son corps fut parcouru pour la première fois d’une espèce de décharge électrique, et ses jambes secouées de tout petits tremblements. Eugène observait ses yeux écarquillés sans manifester grand-chose. Il connaissait son affaire, possédait Vera avec brio, décapant ses entrailles de toutes les traces qu’avaient pu y laisser ses autres hommes, l’emplissant de lui-même. En délire, elle couinait à la manière d’une souris qui viendrait de découvrir une meule de fromage intacte, puis suffoquait de nouveau avec l’impression qu’elle allait mourir d’un trop-plein de tout. A un moment, elle crut voir son mari derrière la porte, reluquant avec concupiscence son accouplement criminel.
– Viens ! l’appela-t-elle. Mais viens donc.

– Il n’y a personne, chuchota Eugène en lui mordant rudement un sein, le plus petit des deux, celui qu’Iratov aimait tant.

Vera poussa un cri et cessa de se laisser distraire par les mirages qu’engendrait le tourbillon de ses sentiments et cette révolution sexuelle. Elle se soumit entièrement à Eugène, se plia à ses lubies en lui offrant la chair ferme de ses fesses, puis telle une donzelle inexpérimentée, le remercia en pinçant ses lèvres joliment dessinées pour ne pas érafler de ses dents blanches le génie du jeune homme.
Elle avait cessé de penser à son mari, même quand ils prirent une pause et s’assirent dans la cuisine pour manger ce qui se trouvait dans le frigo. Elle était certaine que c’était Arseni Andréiévitch lui même qui se tenait devant elle, après avoir baigné dans un lait de jouvence brûlant, sur lequel aurait soufflé le Petit Cheval Bossu. (1)
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L’outil et les papillons – Dmitri Lipskerov
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(1) allusion au conte Le petit cheval bossu de Piotr Erchov (NdT)
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