Seul dans Berlin – Hans Fellada

1940 – 1943 à Berlin.
Le lecteur est invité à suivre le quotidien d’un immeuble de la rue Jablonski à Berlin.
Côté personnages, il y a d’abord le couple Quangel, Anna et Otto, dont le fils vient de mourir au front. Parmi leurs voisins, il y a les affreux Persicke, le père est un nazi saoul en permanence et mène à la baquette sa femme et  ses trois fils adolescents enrôlés aux Jeunesses Hitlériennes. Mme Rosenthal est recluse dans son appartement, son mari est dans un camp de concentration non pas parce qu’il est juif mais pour «dissimulation d’avoirs à l’étranger ».
L’ ancien procureur Fromm (à la retraite)  essaie d’aider Mme Rosenthal.

Autour de l’immeuble gravite une foule de personnages : parmi eux les exécrables Enno Kluge et Emil Borkhausen, le concierge, qui essaient de voler Mme Rosenthal : tant de bêtise pourrait même paraître drôle si ce n’était pas si sordide..

J’ai beaucoup apprécié ce roman sur le plan historique mais aussi sur la construction fort habile. Pourtant, au début, j’ai eu peur de lâcher ce livre tant  le trait est caricatural : les « méchants » sont bêtes, ivrognes, les « gentils » sont un peu pâles.

Et puis les cinquante premières pages passées, l’intrigue devient très captivante et a su me convaincre : sans en dire trop, il s’agit d’une enquête (où l’auteur alterne les points de vues entre la Gestapo et les autres intervenants)
Les énergumènes Enno Kluge et le concierge de l’immeuble sont toujours des ivrognes mais ont pris de la consistance et s’ils restent « bêtes » sont très nuancés.
Et puis surtout j’ai apprécié la ténacité et la volonté du couple dans leurs « actes de résistance » (et leur naïveté).

En conclusion : un livre passionnant : il ne faut pas se laisser décourager par les 50 premières pages …

Ce livre a été publié en 1947.

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Un extrait :

Cependant, nous ne voulons pas fermer ce livre sur des images funèbres : c’est à la vie qu’il est dédié, à la vie qui sans cesse triomphe de la honte et des larmes, de la misère et de la mort.
Nous sommes au début de l’été 1946. Un garçon, presque un jeune homme déjà, traverse la cour d’une ferme du Brandebourg. Une femme assez âgée le croise :
– Alors, Kuno, demande-t-elle, quoi de neuf aujourd’hui ?
– Je vais à la ville. Il faut que j’aille chercher la nouvelle charrue.
– Bon. Je vais te faire une liste de choses qu’il faut rapporter. Si tu les trouves…
– S’il y en a quelque part, je les trouverais, maman, tu le sais bien.
Ils se regardent en riant, puis elle rentre dans la petite maison où se trouve son mari, le vieil instituteur, qui a depuis longtemps atteint l’âge de la retraite et qui continue pourtant à faire la classe, comme le plus jeune de ses collègues.
Le garçon sort de l’écurie le cheval Toni, dont ils sont tous si fiers. Une demi-heure plus tard, Kuno-Dieter Borkhausen est sur le chemin de la ville. Mais il ne s’appelle plus Borkhausen ; il a été adopté régulièrement par le couple Kienschäper, le jour où il est apparu que ni Karlemann, ni Max Kluge ne reviendraient de la guerre. On a profité de l’occasion pour supprimer le « Dieter » : Kuno Kienschaper est un nom qui suffit parfaitement.
Kuno siffle entre ses dents, tandis que son cheval prend son temps, dans le soleil ; ils ont toute la matinée devant eux. Kuno examine les champs, jugeant en expert de l’état des semailles. Il a beaucoup appris à la campagne et – Dieu merci – il a presque autant oublié.
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Challenge Chez Madame Lit où le thème du mois est « ville européenne »