La transparence du temps – Leonardo Padura

Tandis que Yoyi conduisait sa rutilante Chevrolet Bel Air sur la route de Güines, comme s’appelait cette portion de la Route centrale, Conde se plongea dans ses réflexions. Il savait qu’il allait forcer une porte derrière laquelle il pouvait y avoir un dangereux précipice où il risquait de tomber sans aucune protection salvatrice : il allait participer à un nouveau jeu dont le dénouement était totalement incertain. Mais il n’avait pas le choix, impossible de reculer. Quelque chose dans son instinct lui assurerait que derrière cette porte imaginaire pouvait s’ouvrir une piste. Il allait assumer les risques et tenter de les surmonter, même avec les chaussures en cuir racorni qu’il s’était choisies – un choix plus que limité. Enfin, pensa-t-il : c’est pour ça qu’on me paie. Pour ça qu’on me paie ? Oui et non, se répondit-il. Et il évita de s’offrir l’éclaircissement de son jugement, digne de Salomon : il se fourrait dans ce labyrinthe par curiosité et surtout par connerie, le comportement psychologique qui exprime le mieux sont sens « démodé » de la responsabilité et de la justice.
Excité par l’aventure, Yoyi était passé le prendre avant l’heure prévue mais, toujours prévoyant, pour protéger l’intégrité physique de son cher véhicule, il avait amené avec lui son mécanicien de confiance, un personnage que toute la Havane connaissait sous le nom de Paco Chevrolet. L’homme, un chauve au crâne oblong, avec une tête de forçat, était considéré dans l’île comme le meilleur spécialiste de ce type de voitures et Yoyi le traitait comme l’éminence qu’il semblait être.
En traversant le carrefour d’où l’on descendait vers la Finca Vigia, Conde observa le bar minable où devait encore se trouver les toilettes qui avaient vu les parties intimes d’Ava Gardner le soir où elle avait fui la neurasthénie d’un Hemingway guetté par la stérilité littéraire. L’association se fit immédiatement dans le cerveau de Conde.

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La transparence du temps – Leonardo Padura