Le chagrin des vivants – Anna Hope

La lune croît-elle ou décroît-t-elle ? Avant, elle savait ce genre de choses. Au début de la guerre, quand Fraser était encore en vie, elle se réveillait souvent à cette heure là, tard dans la nuit mais bien avant le matin, à deux ou trois heures, sa chemise de nuit plaquée contre son corps par la sueur. C’était difficile, à l’époque, pendant le Black-out, d’avoir de la lumière une fois la nuit tombée, elle ne pouvait donc pas se distraire en lisant, alors la seule chose à faire était de venir ici, de mettre la bouilloire à chauffer, d’ouvrir les rideaux et de regarder le ciel. La distance se contractait durant les premières heures qui précédait l’aube, et si la nuit était claire, Évelyn cherchait la lune.
Je deviens païen, écrivit Fraser ce premier hiver. Ici, dans cette monotonie brune et boueuse, où seul le sang est coloré. Il n’y a pas de Dieu ici, seulement la lune et le ciel.
Alors j’ai passé un pacte avec la lune. Lors des nuits claires, elle me portera à toi.
De la rue monte un appel discret. Évelyn observe la charrette du laitier à l’angle, qui s’arrête sous la lumière du gaz de l’autre côté de la chaussée. Le cheval de trait trépigne, son haleine forme une vapeur blanche dans l’air. Les yeux d’Évelyn atterrissent sur la fenêtre de la maison d’en face, celle qui appartient à l’homme en fauteuil roulant. En la regardant maintenant, l’autre, indéchiffrable, les rideaux hermétiquement tirés, c’est comme si elle avait imaginé ce brouillard d’alcool d’hier après-midi.
Lors des nuits claires, elle me portera à toi.
Elle a honte à cette idée, comme si, dans sa pure blancheur d’os, la lune pouvait voir jusqu’à la moindre faille de son être sordide.

.

Le chagrin des vivants – Anna Hope

Publicités