Lignes de faille – Nancy Huston

Tout en caressant le grain de beauté au creux de son bras gauche, maman se réchauffe la voix avec des gammes et des arpèges – mais pour elle ce n’est pas comme réciter l’alphabet, c’est plutôt comme la joie, comme de courir pieds nus sur une longue plage de sable. Elle fait signe à Peter qu’elle est prête. Après plusieurs notes courtes, accentuées, en staccato, il tombe sur un accord, la voix de maman vient se glisser parmi ses notes, s’empare de l’une d’elles et rebondit jusqu’au ciel : c’est parti. Sur un rythme saccadé, elle descend depuis les notes aiguës, chantées avec une douceur déchirante, jusqu’aux eaux profondes et sombres des notes basses, où elle gémit comme si la vie la quittait goutte à goutte. Parfois elle fait un bruit avec les lèvres comme un bouchon qui saute, d’autres fois elle se frappe la poitrine du plat de la main pour ponctuer la musique qui coule de sa gorge. On dirait que sa voix raconte une histoire – bon seulement l’histoire de sa vie mais celle de toute l’humanité bec ses guerres et ses famines, ses combats et ses épreuves, ses triomphes et des défaites, tantôt elle se déverse en vagues menaçantes comme l’océan gonflé d’une tempête, tantôt elle est comme une chute d’eau, dégringolant la falaise et rebondissant sur les rochers pour se précipiter dans un chaos d’écume vers la sombre vallée luxuriante au-dessous. Elle dessine autour de ma tête des cercles d’or comme les anneaux de Saturne, se balance follement de haut en bas comme la danse du french cancan, se lamente et frémit, s’insinuant autour d’un fa grave comme le lierre autour d’un tronc d’arbre, pour se plonger enfin dans les eaux bleu cristal de l’accord de sol majeur que répète l main gauche de Peter…je suis transportée. Maman a raison : personne n’a jamais utilisé sa voix comme ça. Elle est unique, ma mère : un inventeur, un génie, une déesse du chant à l’état pur. Si Mlle Kelly pouvait l’entendre elle aurait une crise d’apoplexie et mourrait sur-le-champ, forcée de reconnaître l’inutilité de sa musique à elle.
Quand le morceau prend fin, maman est trempée de sueur (il ne faut pas dire sueur, c’est presque un gros mot, grand-papa a un proverbe qui dit «Les chevaux suent, les hommes transpirent, les femmes ne font que luire », il en a un autre au sujet des femmes et des chevaux : « On peut conduire le cheval et non le faire danser, on peut conduire les femmes aux livres mais non la faire penser ») et son t-shirt lui colle à la peau.

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Lignes de faille – Nancy Huston

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Le fracas du temps – Julian Barnes

Il alluma une autre cigarette. Entre l’art et l’amour, entre les oppresseurs et les opprimés, il y avait toujours les cigarettes. Il imagina le successeur de Zakrevsky, derrière son bureau, lui tendant un paquet de Belomori. Il refuserait, et proposerait une de ses propres Kazbeki. L’interrogateur refuserait à son tour, et chacun poserait le paquet de sa marque choisie sur le bureau, la pantomime terminée . Les Kazbeki étaient fumées par les artistes, et l’image elle-même, sur le paquet, évoquait la liberté : un cheval au galop et son cavalier, sur fond de mont Kazbek. On disait que Staline avait personnellement approuvé l’illustration, même si le Grand Leader fumait sa propre marque de cigarettes, Herzegovina Flor. Elles étaient spécialement fabriquées pour lui, avec la précision terrifiée qu’on pouvait imaginer. Non pas que Staline fît quelque chose d’aussi simple que de porter une Herzégovina Flor à ses lèvres. Non, il préférait briser le petit cylindre en papier cartonné et émietter le tabac dans le fourneau de sa pipe. Le bureau de Staline, disaient ceux qui savaient aux autres, était toujours jonché d’un fatras de bouts de carton déchiré, de tabac et de cendres. Il savait cela – ou plutôt, on lui avait dit plus d’une fois – parce que rien de ce qui concernait Staline n’était jugé trop insignifiant pourrait être transmis.

Le fracas du temps – Julian Barnes

Le fracas du temps- Julian Barnes

LC avec Edualc

Mi-biographie, mi roman, Julian Barnes a choisi de nous raconter dans cet livre trois moments de la vie de Chostakovitch.

Première partie : l’action se passe en 1936
Un article dans la Pravda déclenche tout : Staline (via la Pravda) dit que Chostakovitch écrit de la musique anti-patriotique, Chostakovitch a peur pour sa vie et celle de sa famille.
Il est convoqué et interrogé par la police. Il se voit déjà perdu, exécuté ou envoyé dans un camp. Pour éviter une arrestation devant sa famille, il va pendant plusieurs nuits rester dans le couloir devant son appartement en attendant la police. Julian Barnes sait nous mettre à côté de cet homme d’une trentaine d’années, qui est à la fois un génie musical mondial, acclamé dans le monde entier et d’autre part entièrement seul devant la « folie » de Staline. Pendant ces dix longues nuits, il réfléchit à sa vie, son enfance, ses relations avec la musique et le régime stalinien, sa résistance passive au Pouvoir. Il s’en sort « miraculeusement » alors que nombreux de ses amis disparaissent dans les purges de Staline.

Deuxième partie :1948, Chostakovitch revient de New York avec un sentiment mitigé : ce voyage organisé pour montrer l’  « ouverture » de l’URSS tourne pour lui au fiasco : il est forcé par le régime à dénigrer les musiciens russes émigrés aux USA..Il se sent lâche, humilié, honteux mais a-t-il réellement le choix ?

Le moment qui m’a le plus interpellée est lorsqu’il  revient sur la période de la guerre  : bizarrement, pendant celle-ci, alors que le monde est à feu et à sang,  il se sentait presque libre (ou moins persécuté et surveillé : Staline avait autre chose à faire que persécuter ses compatriotes).
Julian Barnes raconte comment les russes sont sous la coupe d’un tyran et survivent en maniant l’ironie et en écoutant du Shakespeare « Les gens écoutaient les huit premiers vers en attendant impatiemment le neuvième : et l’art bâillonné par l’autorité »

Troisième partie :Début des années 70
Le génie est usé, vieilli, veuf…Cette partie est la plus triste. Au préalable, on sent la force de caractère de cet homme… des décennies de dictature l’ont totalement détruit psychologiquement…Le propos de l’auteur reste très intéressant : très empathique, on a l’impression d’être dans les pensées de Chostakovitch…

Deux extraits :

Lénine trouvait la musique déprimante.

Staline croyait comprendre et apprécier la musique.

Khrouchtchev méprisait la musique.

Quel est le pire pour un compositeur ?     (p159)

***

Il reporta son attention sur l’oreille du chauffeur. En Occident, un chauffeur était un serviteur. En Union soviétique, un chauffeur était un membre d’une honorable profession bien rémunérée. Depuis la guerre, de nombreux chauffeurs étaient des mécaniciens qui avaient une expérience militaire. Vous saviez qu’il fallait traiter votre chauffeur avec respect. Vous ne critiquiez jamais sa façon de conduire, ni l’état du véhicule, parce que le moindre commentaire pouvait avoir pour résultat que la voiture était immobilisée une quinzaine de jours avec quelque mystérieuse maladie. Vous fermiez aussi les yeux sur le fait que, lorsque vous n’aviez pas besoin de votre voiture, il travaillait sûrement pour son propre compte afin d’étoffer son salaire. Alors vous vous en remettiez à lui, et à juste titre : à certains égards, il était plus important que vous. Il y avait des chauffeurs si prospères qu’ils avaient leur propre chauffeur. Y avait-il des compositeurs assez prospères pour avoir à leur service des gens chargés de composer pour eux ? Probablement ; de telles rumeurs étaient communes. On disait que Khrennikov était si occupé à se faire aimer du Pouvoir qu’il n’avait que le temps d’esquisser sa musique, que d’autres orchestraient pour lui. Peut-être était-ce le cas, mais peu importait de toute façon : cette musique n’aurait pas été meilleure ni pire si Khrennikov l’avait orchestrée lui-même (p195)

Chez Philippe, le thème où la contrainte est « le temps qui passe »

Philippe Besson – Un personnage de roman.

Autour de la table du déjeuner (en l’occurrence la table de réunion sur laquelle on a déposé des plateaux-repas), l’équipe d’En marche ! plus Marielle de Sarnez, François Bayrou et un journaliste de télévision. C’est Bayrou qui commence : « Vous devez être heureux de participer à ce débat, saisir le caractère précieux de l’occasion qui vous êtes offerte. Vous ne devez pas exprimer la moindre lassitude. Il faut au contraire montrer de la vigueur et donner à voir qui vous êtes » Le journaliste renchérit : « Beaucoup de gens sont encore dans le doute à votre sujet. Vous devez lever ces doutes, lever ce qui empêche encore la cristallisation du vote. » Marielle de Sarnez embraye : « Vous devez être offensif et empathique. » Ismaël Émélien pointe les risques : « Pas de condescendance à l’égard des petits candidats ! »
Emmanuel M. expose alors l’introduction qu’il envisage. Le verdict tombe. Le journaliste : «Trop long. » Sarnez : « Trop classique. Et vous parlez trop de vous, il faut parler des Français. » Comprenant la tournure que prend la conversation mais exprimant aussi ce que lui a inspiré le propos liminaire, Bayrou cite Clémenceau, à moins que ce ne soit Francis Blanche : « Qu’est-ce qu’un chameau ? C’est un cheval dessiné par un comité d’experts. »

Philippe Besson – Un personnage de roman.

Swing time – Zadie Smith

Prologue – Londres 2008

On ne sait pas qui est le « je » de ce prologue. Un prologue très énigmatique : on sait qu’il y a eu un scandale : la narratrice a perdu son boulot et se cache des paparazzis. Elle va assister à une conférence qui passe un extrait du film Swing Time avec Fred Astaire. Ce film déclenche un flot de souvenirs depuis ses 10 ans.

1982 – La narratrice (elle n’a pas de prénom, j’ai été tentée plusieurs fois de l’appeler Zadie comme l’auteure) raconte son enfance et sa rencontre au cours de danse avec Tracey, dans un quartier populaire de Londres : deux jeunes filles métisses, une dont la mère est jamaïcaine et le père blanc, l’autre dont la mère est blanche et le père noir.
Le ton est vivant on a l’impression de voir les fillettes bouger et danser.
Les deux filles se passionnent pour Mickael Jackson et une chanteuse australienne Aimee.

On retrouve la narratrice 10 ans plus tard : Elle travaille pour une chaîne TV où elle rencontre en chair et en os la fameuse Aimee. Elle devient son assistante.
Parallèlement les deux filles se disputent et se perdent de vue. Tracey essaie de devenir une danseuse professionnelle …
Dans le même temps Aimee et la narratrice font de nombreux aller-retours entre New York et l’Afrique pour créer une école pour les jeune filles.

Enfin, la narratrice évoque ses relations avec son père, très gentil, et sa mère, une femme forte engagée politiquement, qui finira députée, avec qui les relations sont vite conflictuelles.

Ce livre, très riche, a pour toile de fonds la difficulté de certaines populations pour sortir de la misère…que ce soit à Londres ou en Afrique… corruption des élites, optimisme et désespoir des populations tentées par le mirage de l’immigration en Europe ou de se tourner vers l’islam …
Une réussite ce livre qui me donne envie de lire les précédents de l’auteure.

Un extrait

Je ne veux pas dire que ma mère ne m’aimait pas mais elle n’avait pas la fibre domestique: son existence se concentrait dans son esprit. La compétence fondamentale de toute mère – l’organisation du temps – lui échappait. Elle mesurait le temps en nombre de pages. Une demi-heure pour elle signifiait dix pages lues, ou quatorze, en fonction de la taille du livre, et lorsqu’on appréhende le temps de cette façon, il n’y en a plus pour quoi que ce soit d’autre; on n’a pas le temps d’aller au parc ou d’acheter une glace, pas le temps de mettre son enfant au lit, pas le temps d’écouter le récit éploré d’un cauchemar.

Chez Philippe, le thème où la contrainte est « le temps qui passe »

L’homme qui m’aimait tout bas – Eric Fottorino

Nous sommes dans le salon de Zoune et André, mon frère François a baissé la lumière car il a retrouvé des films en super 8 que nous croyions perdus, j’en ai tourné la plupart, de petites galettes jaunes. On écoute le moteur du projecteur, la bande à l’extrémité biseautée s’engage dans son circuit dentelé, clac-clac-clac, les indications écrites au feutre ne correspondent pas forcément aux images, nous sommes en 1972, 1973, 1974. Nous sommes jeunes, des enfants. Chacun y va de son commentaire, une image ressuscite un souvenir, puis on se tait car mon père vient d’apparaître à l’écran, en habit léger, pantalon de toile pas même tenu par une ceinture, ventre plat, svelte, clin d’œil malicieux à la caméra. Derrière la caméra il y a moi. Ces scènes existent sur ma rétine, quelque part, les voilà qui ressurgissent, super 8 muet, couleurs un peu passées, une autre vie, nous la redécouvrons le souffle suspendu. Il manque certains films. Je pense à celui où il shoote dans un ballon de rugby sur la plage de Pontaillac, l’été 1976 peut-être. Il est torse nu, en maillot, j’entends encore le coup de pied sourd dans le cuir du ballon. Ses empreintes dans le sable. Je crois que mon père était de ces êtres qui laissent très peu de traces derrière eux. Le temps menace de les dissoudre au point que, plus tard, on pourrait douter qu’ils ont existé un jour. Ces lignes serviront de sauf-conduit pour qui voudrait tenter de remonter jusqu’à lui. Je l’imagine en Indien Nez-Percé chevauchant un Appaloosa à robe palomino, comme dans les westerns d’antan, et prenant soin de ne laisser dans son sillage qu’une illusion, un mirage souriant, une buée impénétrable et transparente, trois fois rien. Les jours se creusent, le coup de carabine me parvient de plus en plus étouffé. Je n’accepte pas cette fin. Quand leurs chiens vieillissaient, papa et André rigolait à propos des places chaudes qu’ils trouvaient à la chasse. Leurs clebs levaient le gibier trop tôt et quand les maîtres arrivaient, ils devaient constater dépités que les oiseaux s’étaient envolés, laissant derrière eux les fameuses places chaudes. Papa a laissé sa place froide et il faudrait plus qu’un flair de pointer pour aller le débusquer là où il se trouve.
Avant de dormir j’ai ouvert au hasard le Journal de Jules Renard. Toujours au hasard je tombe sur cet aveu : son père s’est tué d’un coup de fusil dans la bouche. Est-ce bien le hasard ? Je continue, incrédule : « Il ne nous a pas donné un spectacle de décrépitude, de sorte qu’il me paraît s’être tué en pleine force, plus fort que moi. » Et, plus loin : « il s’est tué non pas parce qu’il souffrait trop, mais c’est parce qu’il ne voulait vivre qu’en bonne santé. » Et enfin : « Petite cartouche vide qui me regarde comme un œil crevé. »
Je referme ce livre, anéanti.

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L’homme qui m’aimait tout bas – Eric Fottorino

Pars vite et reviens tard – Fred Vargas

C’est toujours un bonheur de commencer un Fred Vargas
Celui ci n’est pas tout jeune – 2001- mais je ne l’avais pas lu.
Tout de suite on est dans l’ambiance. Les personnages sont cabossés par la vie, Joss Le Guern est un ancien marin qui a fait de la prison pour avoir tabassé un armateur, coupable d’avoir laissé naviguer un rafiot en fin de vie (bilan :deux hommes d’équipage tués)
Après sa sortie de prison Le Guern est « visité » par son arrière- arrière-grand-père qui lui suggère de devenir crieur public (un grand moment cette scène :-)), ce que fait le fameux Joss.
Parmi les voisins de Joss il y a la somptueuse Lisbeth (ancienne prostituée), Decambrais, retraité qui gère une pension de famille et Damas, jeune homme un peu simple qui vend des rollers ….tout une galerie de personnages truculents, à la fois simples, drôles et attachants.
En parallèle, Adamsberg et Danglard mènent l’enquête sur un « illuminé «  qui essaie de semer la peste dans Paris, et ailleurs. Les deux histoires sans surprise vont se rejoindre.
J’adore Adamsberg le seul flic qui arrive à dire les phrases suivantes sans être ridicule  : « Non Danglard. Je n’ai pas souvent peur. J’attendrai d’être mort pour avoir peur, ça me gâchera moins la vie. À vrai dire, la seule fois où j’ai eu vraiment peur dans mon existence, c’est quand j’ai descendu ce glacier tout seul, sur le dos, quasiment à la verticale. Ce qui me fait peur, hormis la chute imminente, c’était ces foutus chamois sur le côté qui me regardaient et qui disaient avec leurs grands yeux bruns : « pauvre crétin. Tu n’y arriveras pas. » Je respecte beaucoup ce que disent les chamois avec leurs yeux mais je vous raconterai ça une autre fois, Danglard , quand vous serez moins tendu » (p151)

En bref une réussite !

Extrait
un dialogue entre Joss et son arrière arrière arrière grand-père (p12)

L’ancêtre haussa les épaules. Il en avait vu d’autres et ce n’était pas ce petit morveux qui allait le mettre en boule. Un Le Guern qui avait de la branche, ce Joss, il n’y avait pas à dire.
– Comme ça, reprit le vieux en sifflant son chouchen, t’as pas de femme et t’as pas de ronds ?
– Tu mets le doigt dessus, répondit Joss. T’étais moins malin dans le temps, à ce qu’on raconte.
– C’est d’être fantôme. Quand on est mort, on sait des trucs qu’on savait pas avant.
– Sans blague, dit Joss en tendant un bras faible en direction du serveur.
– Pour les femmes, c’est pas la peine de me sonner ; c’est pas mon meilleur terrain.
– Je m’en serai douté.
– Mais pour le boulot, c’est pas sorcier mon gars. T’as qu’à copier la famille. T’avais rien à foutre dans le bobinage, c’était une erreur. Et puis tu sais les choses, il faut s’en méfier. Passe encore les cordages, mais les bobines, les fils, et je ne te parle pas des bouchons, mieux vaut passer au large.
– Je sais, dit Joss.
– Il faut faire avec son hérédité. Copie la famille.
– Je ne peux plus être marin, dit Joss en s’énervant. Je suis tricard.
– Qui te parle de marin ? Il n’y a pas que le poisson dans la vie, nom de Dieu, manquerait plus que ça. J’étais marin, moi ?
Joss vida son verre et se concentra sur la question.
– Non, dit-il après quelques instants. Tu étais le Crieur. Depuis Concarneau jusqu’à Quimper, t’étais le Crieur de nouvelles.
– Ouais mon gars, et j’en suis fier. «Ar Bannour », j’étais le « Crieur ». Il n’y en avait pas de meilleur que moi sur la côte sud. Chaque jour que Dieu faisait, Ar Banneur entrait dans un nouveau village et à midi, il criait les nouvelles. Et je peux te dire qu’il y avait du monde qui m’attendait depuis l’aube. J’avais trente-sept villages sur mon territoire c’est pas rien, hein ? Ça fait du monde, hein ? Du monde qui vivait dans le monde et grâce à quoi ? Grâce aux nouvelles. Et grâce à qui ? À moi, Ar Bannour, le meilleur colporteur de nouvelles du Finistère. Ma voix portait de l’église jusqu’au lavoir et je savais tous les mots. Chacun dressait la tête pour m’entendre. Et ma voix elle apportait le monde, la vie, et c’était autre chose que du poisson, tu peux me croire.
– Ouais, dit Joss en se servant directement à la bouteille posée sur le comptoir.
– Le second empire, c’est moi qui l’ai couvert. Je suis allé chercher les nouvelles jusqu’à Nantes et je les ramenais à dos de cheval, fraîches comme la marée. La IIIe République, c’est moi qui l’ai criée sur toutes les grèves, tu aurais dû voir ce tintamarre. Et je ne te parle pas du bouillon local : les mariages, les morts, les engueulades, les objets trouvés, les enfants perdus, les sabots à refaire, c’est moi qui transportais tout ça. De village en village, on me remettait des nouvelles à lire. La déclaration d’amour de la fille de Pennmarch à un gars de Sainte-Marine, je m’en souviens encore. Un scandale de tous les diables suivi d’un assassinat.

Chez Philippe, le thème où la contrainte est « le temps qui passe »