Le tango de satan – Lazlo Krasznahorkai

Dehors le ciel tonna à nouveau et la pluie, comme lâchée d’un bloc, se déversa sur le sol. Le vieil homme essora comme il put sa casquette, avec quelques gestes expérimentés, il lui fit reprendre sa forme initiale, la remit sur la tête et, le visage soucieux, avala sa palinka. Pour la première fois depuis qu’il avait attelé les chevaux et que, respiration coupée, il avait cherché dans la nuit noire la vieille route abandonnée que personne n’avait emprunté depuis la nuit des temps (envahie de ronces et de mauvaises herbes) il put revivre la scène : le regard anxieux et interrogateur des deux chevaux qui se retournaient sans cesse vers leur maître désemparé mais déterminé, leurs croupes qui se balançaient nerveusement, leur respiration et le pitoyable grincement de la charrette sur cette route bordée de ravins menaçants, et il se revit lui-même, debout, tenant les rênes, les jambes couvertes de boue, luttant contre le vent cinglant, et c’est seulement à ce moment-là qu’il y crut, juste à ce moment ; il savait que sans eux il n’aurait pu partir, ils étaient « la seule force » capable de le conduire, il savait désormais avec certitude que c’était vrai et il se revit, guidé par une force supérieure, comme le simple soldat sur le champ de bataille qui pressent l’ordre en train de mûrir dans la tête du général et qui se met en marche avant même qu’on l’ait sollicité. Les images défilaient en silence devant ses yeux, se succédaient de façon mécanique, comme si les choses considérées comme importantes à conserver dans la mémoire constituaient un ordre autonome et immuable ; tandis que la mémoire s’évertue à remplir de certitude et élever à la vie le si fugace « maintenant », cet ordre, en appliquant ses lois sur la libre structure des événements, oblige l’homme à franchir une distance avec sa propre vie, non pas avec l’insouciance de l’homme libre, mais avec le plaisir angoissé du propriétaire ; c’est pourquoi à ce moment-là, en évoquant pour la première fois le souvenir, il trouva plutôt effrayant tout ce qui venait de se passer, désormais c’est avec l’anxiété d’un propriétaire qu’il se raccrocherait à sa mémoire chaque fois (pendant les quelques années qu’il lui restait à vivre) qu’il reverrait cette scène, lorsque, aux heures les plus sombres de la nuit, accoudé au rebord de la petite fenêtre de sa ferme, seul et incapable de dormir, il attendrait l’aurore. « D’où venez-vous ? finit par demander l’aubergiste.–De chez moi. » Halics prit un air surpris et s’approcha de lui. « Ça fait une bonne demi-journée de route… » L’homme sans dire un mot alluma une cigarette.« À pied ? se hasarda l’aubergiste.–Bien sûr que non. À cheval. Avec la charrette. Par l’ancienne route. »

.

Le tango de satan – Lazlo Krasznahorkai

Publicités

Poster votre avis

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s