Une femme invisible – Nathalie Piégay

Louis a été amoureux de Madeleine comme on l’est parfois d’une grande sœur, inaccessible et interdite. Le séjour chez les Hamilton, dans la famille du premier époux de Madeleine, avait été un désastre. À Amesbury, la « sœur » de Louis n’est plus la jeune fille encore espiègle de son enfance. Quelque chose a changé en elle, elle a cette gravité que donne à certaines femmes le plaisir et sa promesse renouvelée. Il est un peu jaloux de ce beau-frère et se raidit chaque fois que Madeleine le taquine, il faudrait que tu épouses une jeune Anglaise, cela ferait plaisir à Marguerite, et puis tu as besoin de réconfort, de douceur, après toutes les horreurs que tu as vu au front, tu dois t’établir, s’il arrivait quelque chose à Marguerite, et Andrieux est si âgé maintenant, on dit même qu’il est le doyen de l’Assemblée Nationale, un titre de gloire dont on pourrait se passer quand on a un fils naturel de vingt-quatre ans qui n’a pas fini sa médecine. Mais Louis ne veut pas entendre parler de ses jeunes Anglaises. Il est désœuvré.
À sa mère, il a dit, à son retour, son émotion devant un tableau d’Ucello, la bataille de San Romano, les débris entre les jambes des chevaux, les gisants la face écrasée contre le sol, les cavaliers invisibles sur leurs casques, la gravité des deux visages au premier plan, le cheval blanc presque phosphorescent. C’est le soir de la bataille. On regarde les derniers soldats qui n’en finissent pas de se tuer. Marguerite l’entend pour la première fois parler de la guerre, dont il avait décidé de ne jamais rien dire. Pas un mot. San Romano. Elle ne se rappelle pas quelle est cette bataille. Lointaine. Ancienne. Des visages d’ange à la Piero della Francesca. Des couleurs dorées qui disent la beauté du monde et la gloire à venir ; et au loin tout petits sur les terrasses, des hommes à pied, désarmés.

Une femme invisible – Nathalie Piégay

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