Une femme invisible – Nathalie Piégay

A l’Étoile Famille, elle met son point d’honneur à toujours disposer dans de beaux vases des fleurs choisies avec soin, harmonisant leurs couleurs, mêlant quelques tiges de branchages au milieu des corolles délicates, un peu de mimosa dans le fuchsia des tulipes – bambergia, poinsettia, agapanthe, delphinium et aristoloche, s’il n’y avait que les lys, les œillets, les renoncules, la vie serait bien triste. Ici, à Erquy, elle coupe des branches d’hortensias, les arrange de sorte qu’ils fassent une belle ronde et qu’on oublie la séparation des tiges. Dans cette villa, elle peut faire semblant d’être chez elle. Il n’y a plus de pensionnaires, plus de sonneries incessantes, plus de factures, de dettes, de quittances, de sourires forcés. Et surtout, Erquy, il n’y a pas Claire qui reste avenue Carnot. Marguerite se sent enfin libre et tranquille. Fini les cris, les disputes, les récriminations. Elle laisse aller et venir Loulou plus librement.

Andrieux vient parfois la rejoindre. Et quand il lui dit que c’est trop loin, qu’il a trop à faire, qu’il n’a pas le temps, Marguerite se fâche et lui jette à la figure qu’il allait bien à Dieppe pour retrouver sa dulcinée, cette princesse d’Espagne. Il avait eu une romance avec Isabelle II, qu’il avait rencontrée au Palais de Castille, lors de son ambassade espagnole. Exilée en France, elle séjournait au château des Aygues , avec la Reine Marie-Christine, et on racontait qu’Andrieux venait la retrouver depuis Paris. Il faisait la route à cheval. Quand ils se sont disputés, l’autre jour, elle le lui a lancé à la figure, et à Dieppe, tu allais bien retrouver ta princesse, et à cheval encore, alors ne me dis pas que tu ne peux pas venir en automobile à Erquy.
Il est là et Marguerite oublie tout ce à quoi elle a dû renoncer. Le seul homme qu’elle ait eu, et elle commence à se le dire, qu’elle aura jamais.

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Une femme invisible – Nathalie Piégay

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