Un ange cornu avec des ailes de tôles – Michel Tremblay

En treize chapitres, Michel Tremblay nous fait part de sa passion pour les livres. Cela commence très tôt,  à trois ans il ne sait pas encore lire mais il emmène des livres à sa grand-mère qui ne peut pas se déplacer. Cela continue ainsi de chapitre en chapitre : sa première lecture de « grand »  : « L’auberge de l’ange-gardien » de la comtesse de Ségur, sa découverte de Tintin et de la BD qu’il méprise au départ avant de se laisser subjuguer par cet univers, sa découverte des romans d’aventures de Jules Verne, sa passion pour les contes avec Blanche Neige et les sept nains – il essaie pendant plusieurs semaines de changer la fin de ce conte par sympathie pour les nains, sa rencontre-choc avec la littérature québécoise et « Bonheur d’occasion » de Gabrielle Roy, sa découverte quand il est adolescent de Victor Hugo (des pages très drôles où Michel Tremblay se sert de Victor Hugo pour contester les Frères qui enseignent dans son collège de jésuites). Enfin il raconte également ses multiples virées dans les bibliothèques et notamment ses stratagèmes pour emprunter un livre « Orage sur mon corps » d’André Béland, livre qu’il n’arrivera jamais à  emprunter d’ailleurs car la censure veille : il faut être majeur pour pouvoir emprunter un livre traitant d’homosexualité. Il découvre dans d’autres  livres que son homosexualité n’est pas une chose isolée et que beaucoup d’hommes sont comme lui.

A chaque chapitre, il y a des passages savoureux de dialogues avec sa maman qui, elle, lit très peu mais qui encourage sa soif de lecture. Le lecteur suit donc le jeune Michel de ses 3 ans jusqu’à ses 25 ans, de la passion de la lecture à  la concrétisation de sa passion de l’écriture avec la publication  d’un recueil « Contes pour buveurs attardés ».

Le ton de Michel Tremblay est absolument adorable : il est drôle, caustique, ironique et à la fois tendre et bienveillant avec sa maman.  En résumé un livre qui m’a autant plu que « Bonbons assortis », un peu bâti sur la même idée : raconter des tranches de vie de son enfance jusqu’à ce qu’il devienne jeune adulte.

* *

Deux extraits et l’incipit ici

La Saskatchewan a toujours flotté dans l’appartement de la rue Fabre, puis celui de la rue Cartier, gigantesque fantôme aux couleurs de blé mur et de ciel trop bleu. Quand maman nous racontait les plaines sans commencement ni fin, les couchers de soleil fous sur l’océan de blé, les feux de broussailles qui se propageaient à la vitesse d’un cheval au galop, les chevaux, justement, qu’elle avait tant aimés, avec un petit tremblement au fond de la voix et les yeux tournés vers la fenêtre pour nous cacher la nostalgie qui les embuait, j’aurais voulu prendre le train, le long train qui prenait cinq jours pour traverser tout le Canada, l’amener au milieu d’un champ sans limite bercé par le vent du sud et le cri des engoulevents et lui dire : « Respire, regarde, touche, mange tout le paysage, c’est mon cadeau. »

**

Je lisais les aventures de Robert Grant le plus tard possible, jusqu’à ce que ma mère menace de retirer l’ampoule de ma lampe de chevet, en fait, puis je rêvais une partie de la nuit de la traversée de l’Atlantique, du détroit de Magellan, des paysages chiliens, de la Cordillère des Andes… Mon lit était un bateau qui quittait volontiers ma chambre de la rue Cartier pour foncer vers le 37e parallèle à la recherche de la source du Gulf Stream.
Je devenais un marin accompli en même temps que Robert Grant, j’apprenais à monter un magnifique cheval argentin à la robe noire en compagnie de Thalcave, le beau Patagon à moitié nu dont le portrait me troublait tant à la page 95, je traversais à guet le Rio de Raque et le Rio de Tubal, je grimpais des murs de porphyre – les quebradas –, je cherchais en vain mon père au creux des forêts de séquoias ou sur le pic des montagnes enneigées. On disait de Robert Grant qu’il grandissait et se développait rapidement, qu’il devenait un homme ; moi, je lisais au milieu des miettes de gâteaux ou de biscuits au gingembre et je restais désespérément l’enfant envieux qui n’avait pas de destin grandiose.

Québec en Novembre Chez Karine et Yueyin

Publicités

16 réflexions au sujet de « Un ange cornu avec des ailes de tôles – Michel Tremblay »

  1. Je ne connaissais pas cet écrivain.
    L’apprentissage de la lecture, essentielle pour le développement d’un enfant.
    Quel bonheur de me retrouver avec Clément, dans le même lit, adossés tous les deux à nos multiples oreillers et tenant chacun de nous un livre dans nos mains.
    Je lui lisais des livres alors qu’il était bébé, il a appris à « lire » avant d’aller à l’école. Et à 10 ans, il aime toujours lire. Chic !
    Bisous Valentyne

    • Je te recommande cet écrivain : 4 lectures et aucune déception
      je suis fan 🙂

      Pour les enfants, le virus de la lecture s’attrape très tôt 🙂 pour prendre un abonnement à la bibli pas de limite d’âge 🙂
      Bisessss Marie Jo (à Clement aussi) 🙂

    • le temps nous manque 🙂
      et puis c’est un auteur très prolixe, je crois en avoir pour une dizaine d’année au moins avec un rythme de un livre par an en novembre 😉
      Bonne soirée Ingannmic 🙂

  2. Je me demandais depuis longtemps avec quel livre decouvrir cet auteur. Ces souvenirs de lectures m’évoquent d’autres souvenirs, plus personnels: la comtesse de Segur, Tintin, Jules Verne, Hugo… Pour un peu, je croirais presque y relire mon enfance, mon adolescence. Je crois que je vais commencer avec ce titre-ci finalement. Ton billet m’a conquis.:-)

    • Hello

      Voici l’extrait qui explique le titre :

      – He’s already sleeping… With a book on his chest… Isn’t that cute…
      – Ouan… Y va finir par s’arracher les yeux avec ses folleries…
      Le ton de ma mère est sans équivoque : elle sait très bien que je ne dos pas et elle veut que je sache qu’elle n’est pas dupe de mon petit jeu. – You can’t say he reads too much… C’est toé qui l’encourage à lire…
      – J’y dis de pas se casser le cou quand y lit, de pas lire couché, de lire assis, le corps droit, de faire attention qu’y’aye assez de lumière, que la lumière vienne de la gauche, de l’éteindre avant de s’endormir… Y’écoute pas, y’écoute pus, y’écoute jamais…
      – Don’t say that, he looks so sweet…
      – Ben oui, he looks so sweet quand y’a du monde, mais y’es pas du monde quand chua tu-seule avec lui!
      – Chus sûre que t’exagères…
      Puis vient la punition. Elle le fait exprès, j’en suis convaincue.
      – Bon, ben embrasse-lé avant de partir, là, sinon, j’vas me fâcher pis ça va le réveiller !
      Horreur ! Une masse compacte et molle en même temps se penche au-dessus de moi, un parfum qui a peut-être tourné m’envahit les narines, un bec mouillé et gras me barbouille la joue. Je ne peux pas lever la main pour m’essuyer, je dois rester parfaitement immobile, ma mère le sait très bien et je la sens qui ricane intérieurement. Je pourrais faire semblant de me réveiller, sourire à ma tante, me tourner vers le mur en remontant la couverture, mais je décide de jouer le jeu jusqu’au bout et je reste parfaitement inerte, comme un poids mort dans mon lit. Elle ne gagnera pas, elle ne me fera pas jouer une scène que je ne suis pas sûr de réussir, elle ne saura jamais si je dormais vraiment ou non.
      – You were lucky with your last child, Rhéuna. He looks like an angel!
      – Ouan. Un ange cornu. Avec des ailes de tôle !

  3. J’apprends qu’on censurait les emprunts de livres à une époque tout de même assez récente.
    Et comme je vois que les autres ont commenté la couverture, qui même si elle ne m’accroche pas, je ne qualifierais pas de laide, je suis curieuse de savoir si c’est une peinture, et si oui, c’était de qui.

    • C’est une censure sur l’âge dans les bibliothèques…
      ça existe encore :
      Il y a quelques années à ma bibli municipale, ma fille de 12 ans n’avait pas pu emprunter une BD (un tome de Tamara – interdits au moins de 14 ans)
      Toujours à ma bibli il y a un rayon ado (11-16 ans) et un rayon ado + de 16 ans
      Aucune « censure » après 18 ans

  4. Le challenge Quebec en Novembre m’a donné envie de découvrir cet auteur mais j’ai fait 3 librairie sans pouvoir trouver un seul de ses romans. Ils n’étaient disponibles que sur commande. Lequel e recommanderais-tu pour commencer ?

    • Hello

      j’ai commencé pour ma part avec « La traversée du Continent » (tome 1 d’une série) puis « Bonbons assortis » (nouvelles), puis « La traversée de la ville » (tome 2 de la série, puis celui ci
      Je les recommande tous 🙂
      oui je sais cela n’aide pas le choix 🙂
      Bonne journée

Poster votre avis

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s