Le bal du dodo – Geneviève Dormann

C’est longtemps après l’avoir connue et perdue que Bénie, devenue grande, éprouvera une grande curiosité pour cette petite femme râblée et sportive ; car tout le temps qu’elle ne consacre pas à ses chats, Lady Oakwood le passe à dresser des chevaux et, à soixante ans passés, elle a encore, dans le comté, la réputation de pouvoir dompter les poulains les plus rétifs. Lady Oakwood se lève à l’aube, été comme hiver, et commence par engloutir un gigantesque petit déjeuner composé de kippers, d’œufs frits, de rognons ou de côtelettes avec des muffins et des toasts qu’elle fait rôtir elle-même à la flamme de la cheminée – car elle a refusé qu’on installe le chauffage central à Midhurst – avec une longue pique d’argent emmanchée d’ébène. Le tout arrosé d’un thé couleur d’ambre rouge, un mélange spécial qu’on lui  fait chez Fortnum and Mason. Après quoi, elle part monter, toujours impeccable, cravatée de piqué blanc, en jodhpurs et veste de velours, sa bombe sous le bras, fouettant sa botte de sa cravache.

Le soir, métamorphose complète. La centauresse du matin devient une lady de gravure victorienne, en corsage de dentelle dont les poignets avancent en pointe sur le dos de ses mains baguées d’émeraudes et de diamants. Un fin lorgnon d’or pincé à mi-nez, elle brode des samplers d’un air séraphique, s’interrompant de temps à autre pour tremper ses moustaches dans un verre de sherry amontillado dont elle raffole. Autour d’elle, un parterre de chats s’étirent sur le tapis ou jouent avec les pelotons de soie ramassés dans une corbeille, à ses pieds.

Quand Bénie s’aventurait à cette heure dans le salon, Lady Oakwood lui parlait mais sans lever les yeux de son ouvrage, sans jamais la regarder, ce qui impressionnait beaucoup l’enfant.
Sa vie était si régulière qu’on pouvait la quitter pendant des semaines, des mois et être sûr de la retrouver, aux mêmes heures, dans les mêmes occupations. Souvent, Bénie s’était demandé quelle jeune fille, quelle femme elle avait été, cette petite dame qui était l’image même de la solitude.

Lady Oakwood parlait peu, ne se plaignait jamais et deux syllabes suffisaient, en général à exprimer son indignation ou sa contrariété :« Oh, no ! » prononcées sur un ton de ferme réprobation et qui en disaient long. « Oh, no ! » pour la déclaration de la guerre, pour une excentricité de Maureen. « Oh, no ! » Pour le blitz de Londres, la mort d’un chat, le triomphe de l’Angleterre sur l’Irlande au Tournoi des Cinq Nations ou l’écart incongru d’un cheval comme celui qui, plus tard, devait définitivement lui rendre la vie insupportable.
C’était peut-être aussi ce qu’elle avait pensé, à dix-sept ans, le jour où le baronet Oakwood, qui avait vingt-cinq ans de plus qu’elle, l’avait épousée, après l’avoir gagnée aux dés contre son père avec lequel il chassait le renard. C’est ainsi qu’elle avait quitté son Galway natal pour le Sussex où les renards ne manquaient pas. Edward et Maureen étaient nés, ce dont Bénie s’était toujours étonnée car il lui était difficile d’imaginer que Lady Oakwood ait pu jouer à la bête-à-deux-dos ni même accoucher. Non, rien, dans sa personne ne permettait de soupçonner qu’elle se soit jamais livrée à de semblables gesticulations. Oh, no !
Elle s’était suicidée à quatre-vingt-deux ans, après avoir soigneusement empoisonné tous ses chats et lâché ses chevaux dans la campagne. Un matin, sa femme de chambre avait trouvé un papier épinglé sur la porte de sa chambre et une enveloppe posée par terre. Sur la porte, le message était bref : « Marjorie, n’entrez pas : je viens de me tuer. Appelez mon médecin et faites parvenir cette lettre à mes enfants. »

La lettre destinée à Edward et Maureen n’était guère plus longue. « Ma mémoire baisse et je suis tombée de cheval, hier. Rassurez-vous, personne ne m’a vue. Je me suis tuée seule et sans aide. » Signé : « maman ».

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