Neverland – Thimothée de Fombelle

Je suis parti un matin d’hiver en chasse de l’enfance. Je ne l’ai dit à personne. J’avais décidé de la capturer entière et vivante. Je voulais la mettre à la lumière, la regarder, pouvoir en faire le tour. Je l’avais toujours sentie battre en  moi, elle ne m’avait jamais quitté. Mais c’était le vol d’un papillon obscur à l’intérieur : le frôlement d’ailes invisibles dont je ne retrouvais qu’un peu de poudre sur mes bras et mon cou, le matin.

Je ne voulais pas parler de mon enfance, je voulais l’enfance absolue, la source commune, l’eau violette des origines.

Je me souviens de ce besoin qui m’a envahi un jour d’attraper l’enfance pour la tenir, comme dans une cage entre mes mains fermées, et la montrer aux autres en écartant doucement les doigts. 

– Regarde, elle est là. Tu la vois ?

C’est arrivé au milieu de ma vie. Autant d’années à vivre, peut-être, que de temps vécu. J’avais senti la l’absence de l’enfance dans tout ce qui commandait la marche du monde à ce moment-là. Et ce monde ressemblait à une steppe, une plaine asséchée, fendue de colonnes de guerriers. Aucune trace de l’enfance nulle part. La terre craquait tout autour. Comment y grandir ? Il manquait ces noyaux tachés de rouge qui font sonner les grelots morts.

Je m’étais équipé comme un chasseur de dragons ou de chimères. Impossible de savoir ce dont j’aurais besoin. J’avais prévu les sarbacanes, les potions, les casiers, les filets, un petit cheval assez rapide, des fléchettes qui endorment, et même les brosses de soie et les petites cuillères dont se servent les archéologues pour déterrer des trésors anciens sans les abîmer.

J’étais le chercheur d’or, le chasseur fou, illuminé par ce rêve. Je marchais à la verticale sur le chemin étroit avec mon cheval. L’ombre de mon équipage se projetait à côté de moi sur la paroi. Les épuisettes se dressaient dans mon dos comme un bouquet de drapeaux.

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Neverland – Thimothée de Fombelle
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6 réflexions au sujet de « Neverland – Thimothée de Fombelle »

  1. Magistral ! Whouah, comment dire… whouah !!!
    J’ai attrapé un coup d’enfance en tentant de l’enfermer dans une épuisette, elle s’est échappée d’un coup d’ailes bien placé et je me suis retrouvée le c.l par terre, avec des étoiles qui tournaient au dessus de ma tête.
    Quelle merveilleuse chasse à l’innocence, j’aime j’aime j’aime.
    Je vais m’y essayer.
    ❤ ❤ ❤

  2. C’est magnifique, ça me redonne envie de le lire. Je n’ai pas eu de coup de cœur pour « Vango », la seule série que j’ai lue de Fombelle, et plusieurs de ses adeptes m’avaient découragée de lire ce roman « adulte ».

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