L’art de perdre – Alice Zeniter

Du camp, très rapidement, en grappes cachées dans des camions, on amène toute la famille jusqu’au port d’Alger.

Sur les murs de la capitale, entraperçus par les trous dans la bâche du véhicule : 

Les bateaux sont énormes et sur la mer, leurs flancs sont un mur de métal. Les bateaux sont énormes, comme l’est la foule qui cherche à embarquer et qui s’agglutine sur les quais. Les bateaux sont énormes mais vus derrière cette marée humaine qui exige ou supplie d’obtenir une place, ils le sont un peu moins. 

Qui a décidé de ceux qui pourraient y trouver refuge ? 

Ils font monter à bord les animaux français, des poules, des moutons, des ânes  et des chevaux français. Les chevaux sont absurdes au-dessus des flots, sanglés au ventre, pris aux jambes, entravés et levés comme des caisses, poussant des hennissements, montrant des yeux affolés qui tournoient sur eux-mêmes dans le crâne oblong, la capsule des os.

Ils font monter des chevaux sur le pont, la houle et le roulis les rendent fous. Certains se brisent net la jambe avant. D’autres tombent par-dessus bord. On dirait qu’ils se jettent. 

Ils font monter des chevaux. 

Ils prennent à bord des meubles français, des plantes en pot dont  les fleurs se détachent, des buffets larges comme des automobiles. D’ailleurs ils chargent aussi des automobiles. Françaises. 

Un peu plus tard, ils rapatrieront même des statues, déboulonnées des places devenues algériennes pour gagner l’abri de petits villages de France où les officiers de l’armée de 1830, figés pour toujours dans une pose de bronze, pourront continuer à saluer bravement, à tendre leur lunette ou à commander leurs soldats invisibles. 

Ils font monter des statues. 

Mais à des milliers d’hommes à la peau sombre, ils disent – en essayant peut-être de dissimuler dans leur dos les chevaux, les voitures, les buffets et les sculptures : 

Ça n’est pas possible.

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L’art de perdre – Alice Zeniter

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