Le chameau sauvage – Philippe Jaenada 

Ma mère m’a raconté qu’entre ma naissance et deux ans et demi j’avais attrapé quasiment toutes les maladies infantiles répertoriées par les savants. Le Problème est peut-être né en même temps que moi, qui sait ? Qui sait, même, s’il n’y a pas un certain air de ressemblance entre nous deux ?) Pourtant j’aimais bien les chevaux, donc. Je jouais souvent, je perdais toujours, mais j’aimais bien les chevaux.

Un mois après avoir quitté mon bon emploi stable et paisible de traducteur, alors que je commençais à me demander si je n’allais pas devoir me rabattre sur les nouilles premier prix, le père Zoptek, grand amateur de bourrins, m’a appris que l’un de ses amis, le célèbre Michel Motel, s’apprêtait à lancer un nouveau journal hippique dans lequel il avait accepté de mettre quelques billes – L’Autre Tiercé (le principe était simple : miser sur le mythe du tuyau, de la magouille, en jouant sur les mystères et l’anonymat : tous les journalistes et les pronostiqueurs seraient affublés de pseudonymes croustillants qui leur permettraient de ne pas se griller aux yeux de la profession (alors qu’en réalité la plupart d’entre eux seraient d’illustres inconnus, bien sûr)). Il pourrait m’y faire entrer sans problème. Pour moi, ça tombait pile (apparemment, le coup de la petite souris fonctionnait toujours – il ne fallait peut-être pas désespérer ; pour Pollux Lesiak ; la chance revenait, depuis que j’avais neutralisé Halvard Sanz). Dès mon plus jeune âge, je rêvais de travailler à Paris-Turf, la Bible du turfiste ; c’était un premier pas. Je n’étais peut-être pas très bon pronostiqueur, mais l’Autre Tiercé se souciait peu de donner de meilleurs pronostics que ses concurrents, tout était dans le concept, le rôle d’un pronostiqueur n’étant pas forcément de trouver les bons chevaux mais de pronostiquer avec conviction. Je me suis vite laissé tenter. Quelques jours plus tard, Zoptek me présentait Michel Motel, qui ne fit aucune difficulté pour m’engager – « Je te dois bien ça, Zoptek. » Je me suis trouvé un pseudonyme : la Cravache. (C’était pas mal, ça faisait le gars qui plaisante pas. Et grâce à quelques indices parcimonieusement glissés ça et là dans les colonnes du journal, les lecteurs les plus perspicaces pouvaient deviner que j’étais un jockey – et pas un apprenti qui ne monte que sur des tocards, non : selon toute vraisemblance, je faisais partie de l’élite. Les rumeurs allaient bon train. Qui pouvais-je bien être ?) Dans le premier numéro de l’Autre Tiercé, fin mai, j’ai donné le quarté dans le désordre en six chevaux. Je ne l’avais pas joué, personnellement, dommage. Mais tout de même, je n’étais pas peu fier. D’entrée, la Cravache frappait fort.

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Le chameau sauvage – Philippe Jaenada 

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