Desproges par Desproges – Hippodrome….

Impression d’un profane

Quiconque n’a jamais connu l’hippodrome de Vincennes un jour de Prix d’Amérique ignore ce qu’est un bain de foule.

Égaré dans cette cohue bariolée, bruissantes de mille froissements de journaux, pataugeant gaiement sous le crachin, guettant les augures électriques des tableaux d’affichage dans l’attente  dont ne sais quel messie, on se prend à envier les paisibles pantouflards « télévisionnaires » ! Et pourtant… Pourtant, que le moins turfiste des non-turfistes nous pardonne, on ne peut pas ne pas vibrer avec les  « fans » de la chose épique, quand, quelques secondes avant le départ à l’auto-start, un recueillement de cathédrale envahit les tribunes. 

On ne peut pas se retenir de joindre aux milliers d’autres cris de déception un « Ha! » désolé quand le favori des favoris est soudain mis hors de course. 

On ne peut pas s’empêcher de se hausser désespérément sur la pointe des pieds pour entrevoir  » la Reine » Une de Mai. 

On ne peut plus dévisser son regard des jumelles trop lourdes quand la petite troupe élégante des plus beaux trotteurs du monde devient soudain, à l’entrée de la ligne droite, meute puissante et soufflante, belle d’efforts contenus. Et Toscam le magnifique l’emporte avec brio sous les hurlements et des chapeaux s’envolent, et les applaudissements couvrent les annonces des haut-parleurs, et « Minou » Gougeon  pleure de joie dans les bras de son frère dans les vestiaires surchauffés, et…C’est déjà fini. 

Déjà ! 

Pierre Desproges – l’Aurore – 26 janvier 1970 

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Tic tac ! Tic tac  ! il vous reste 7 jours pour participer à « Publions notre minute de Mr Cyclopède le 18 avril »
Et si vous avez trois minutes, prolongations ici 

Desproges par Desproges – Un cheval entre deux âges….

 Un cheval entre deux âges rentrait tristement au poulailler par un soir sans Mars. Il paraissait soucieux et deux rides profondes barrait sa croupe fripée. La rue Mazarin-Drouet était déserte. Seul un contractuel attardé glissait sa dernière chenille sous l’essuie-main d’une deux-vaches.

Hubert – car c’était lui – ruminait de sombres pensées. Une lueur équidée ravinait son beau visage de cheval-pirate.

La journée avait été percheronne. Une de ces journées où tout trotte mal de l’aube au  couchant. Hubert avait d’abord perdu un escarpin au saut du foin. Puis ç’avait été cette queue interminable devant la forge du maréchal-escarpant. Et puis encore l’indigeste fourrage-mironton qu’une sotte pouliche lui avait servi à la boufferie chevaline, alors qu’il n’aimait que le fourrage à la coque. Enfin et surtout la défaite à Champcourt où Roquézob  l’avait coiffé d’une longueur sur le poteau.

Rue Galop-de-Monroy, une jument de joie l’accosta : « Tu viens, bijou ? » hennit-elle en crottinant derrière lui. Elle portait la crinière relevée en queue d’homme et empestait le «Soir de Purin ». Hubert lui répondit d’une ruade en pleine panse.

Lors un cheval arabe sortit de l’ombre. Selle d’alpaga et oeillières noires, c’était visiblement l’esturgeon de cette mule. Il était armé d’un 22 long Mufle. Il fit feu à bout portant sur Hubert qui, atteint en pleine bavette, s’abattit sans un cri.

«C’est la mort du petit cheval » devait conclure le rapport de pouliche.

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Desproges par Desproges 

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Je rêve ……de toi

le cirque bleu chagall

Marc Chagall – Le cirque bleu – 1950

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A toi, ma sirène Toutebelle, tête en l’air

A toi, qui te balance depuis le berceau de la vie

A toi, ma Mona Lisa Klaxon au sourire éclatant

A toi, qui m’a fait comprendre la différence entre une larme de sirène et une sirène d’alarme

A toi, qui me fait frémir sur ton trapèze avec juste un fil à la patte du caméléon.

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Avec toi, je me méfie du coup de lune et de son violon

Avec toi, ma sirène, ma Laura Lorelei je passe du coq à l’âne

Avec toi, je voudrais chanter sur l’accordéon désaccordé

Avec toi, c’est tous les jours le chaud, chaud, Bizness-Show

Avec toi, c’est vague à l’âme et montagnes russes

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Pour toi j’ai gardé cette ballade pour un matin

Pour toi, je voudrais planer sur les ailes du silence

Pour toi, nous avons écrit un duo d’anges heureux

Pour toi, beauté crachée de l’homme oiseau

Ce héros de la voltige, six pieds en l’air et septième ciel,

Qui m’a un jour emmené sur la grande roue, moi la fille au cœur d’acier

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Pour toi, jolie môme, il faut que j’accepte de dire « pars »…. mais pas tout de suite ma rousse au chocolat.

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En avril, l’agenda ironique est chez Estelle qui nous propose  de nous mettre dans la peau d’un poisson et de nous appuyer sur l’univers de Chagall et de son cirque bleu

je n’ai pas réussi à me mettre dans la peau d’un poisson ;-( alors j’ai parlé d’une sirène….

Si vous avez du temps (et envie) 21 titres de chansons interprétées par  Jacques Higelin sont cachées ….

 

 

La nuit sous le pont de pierre – Leo Perutz

Il y avait dans la cité juive beaucoup de gens qui, s’ils le voulaient, pouvaient voir l’empereur romain tous les jours, malgré les efforts qu’il déployait pour se cacher du monde. Il s’agissait des bouchers et de leurs valets. Car les bouchers juifs étaient tenus de livrer chaque jour trente-quatre livres de viande pour les deux lions, l’aigle et les autres bêtes fauves que l’empereur entretenait dans le Fossé Aux Cerfs, ce qui leur permettait de franchir sans encombres avec leur charrette les portes du château. L’empereur, quant à lui, ne manquait jamais d’être présent lorsqu’on nourrissait ses bêtes ; il veillait à ce que chacune en eût sa part et donnait parfois la viande de sa propre main aux deux lions qu’il avait apprivoisés lui-même et auxquels, sous l’influence des astres, il se sentait uni par un lien magique, ainsi qu’à l’aigle, seul et triste dans sa cage.

Déguisé en garçon boucher, avec le tablier en cuir, la sangle sur l’épaule et le couperet de boucher à la ceinture, Mordechai Meisl traversa avec le boucher Schamje Nossek le pont de la Moldau et se rendit sur l’Hradcany. Vers midi, ils arrivèrent  au Fossé aux Cerfs. Ils abandonnèrent la voiture et le cheval à l’intérieur des murs qui l’entouraient, devant la maison du portier, chargèrent la viande sur leur dos et terminèrent le chemin à pied, car le cheval devenait nerveux lorsqu’il sentait l’odeur des bêtes fauves.

La nuit sous le pont de pierre – Leo Perutz

Jakuta Alikavazovic – L’avancée de la nuit

De temps en temps je prend un livre au hasard à la bibli. J’ai pris celui là la semaine dernière, un peu dans l’optique d’une dernière lecture pour le mois de l’Europe de l’est chez Goran, Patrice et Eva. (le mois de mars est fini, mais cette lecture m’a suffisamment touchée pour mériter un petit billet) 

Jakuta Alikavazovic est née en 1979 à Paris, d’une mère bosniaque et d’un père monténégrin.

C’est l’histoire d’un jeune homme, Paul, qui rencontre Amelia sur les bancs de la fac, à Paris. Elle est une « petite fille riche » mais souffre cruellement de l’abandon de sa mère quand elle avait 10 ans. Sa mère est partie en pleine guerre à Sarajevo afin d’essayer de défendre la paix. Paul est orphelin de mère, son père n’est pas français, et souffre de sa condition d’immigré : il n’est ni accepté en France ni prêt à rentrer au « pays » ; on ne saura d’ailleurs pas quel est ce pays, juste qu’il a voulu donner à Paul la possibilité de s’intégrer en lui donnant un prénom français. 

Le plus souvent le point de vue est celui de Paul mais Amelia prend de temps en temps la parole et essaie de mettre des mots sur la blessure béante de l’abandon de sa mère. Les autres personnages sont le père d’Amelia (froid et distant), Antonia Albers (une amie de Nadia, la mère d’Amelia)  et  Louise (fille de Paul et d’Amelia) 

Les liens entres les personnes sont très intéressants à suivre : pour répondre à la question vaut-il mieux être orphelin de mère ou que celle ci vous abandonne ? la réponse d’Amélia est claire : il vaut mieux être orphelin et ne jamais avoir connu sa mère car comment expliquer un abandon quand on peut faire autrement ? Comment grandir, fonder une famille quand on n’a pas été assez « aimable » pour faire rester sa propre mère ?

Amelia nous raconte ses derniers moments avec sa mère (à dix ans), des moments très émouvants pour une petite fille qui ne sait pas encore qu’elle ne reverra plus sa maman. Adulte, Amelia arrivera-t-elle à surmonter cet abandon ? Elle enchaînera les abandons elle aussi (Paul une première fois, puis sa famille) 

Paul, dans l’amour qu’il a pour sa fille, fait parfois un peu peur dans sa façon de vouloir la protéger de tout … 

Une écriture sensible qui m’a touchée, le thème principal est la maternité et la transmission mère-fille (et dans une moindre mesure les rapports père/fils, père/fille; petite-fille/grand-père). 

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Un extrait :

Oui, jusqu’ici tout va bien, se disait Paul, ce qui n’empêcherait pas les choses – le monde – d’empirer. Il y avait, semble-t-il, trop de tout. Mais pas assez de paix. Et pas assez d’eau. Louise regardait celle qui coulait du robinet, pensive. Elle l’ouvrait, le fermait. L’observait s’écouler en petites hélices dans l’évier. Bien entendu, elle ne le savait pas, la chère âme, que le désert progressait sur le globe et dans les cœurs. L’amour pour nos enfants est un cheval de Troie, déclara Albers sur un plateau télévisé. Louise la regardait, bouche bée, elle qui passait d’ordinaire, indifférente, devant ces images qui glissaient sans cesse, de meurtre et d’enquête, ou de ruine et de guerre, ou de villes immenses qui n’étaient pas des villes mais des tentes, des rangées de tentes dans le désert, où vivaient ceux qui de ville, justement, n’avaient plus. Louise toucha la surface de l’écran, qui était et n’était pas Albers. 

Un cheval de Troie. L’amour pour nos enfants est la façon dans un monde indéfendable paraît défendable et est, pour finir défendu. Accueilli. Les mensonges. La surveillance globale. La militarisation insidieuse. Qui ne voudrait pas savoir ses enfants en sécurité ? Qui n’accepterait pas de payer le prix fort pour cela ? C’est par amour que nous équipons nos villes, nos rues et nos maisons. Mais c’est le mal qui s’infiltre. C’est le mal et toutes nos erreurs reviendront nous hanter. Elles viendront nous ronger le sommeil et les os. Nous vivons dans un monde qui a entièrement cédé à la brutalité à l’injustice. Chacun pour soi. Chacun pour soi et ses propres enfants. Son propre petit matériel génétique. Et pendant ce temps, le principe directeur du monde est devenu l’expulsion. Des familles à la rue. Des villes rasées, des pays entiers contraints de prendre la route. Je regarde autour de moi est ce que je vois, c’est l’irruption de l’irréel dans le réel. Le fantastique est devenu la condition de nos existences, martela Albers, obstinée, et tout ce que Paul vit, ce fut une vieille femme, butée sous sa frange blanche.

 

Une minute pour Pierre Desproges le 18 Avril ?

Max Louis demandait ici un rappel. Voici donc la piqûre de rappel : respirez, cela ne fera pas de mal et ne vous fera pas virer votre cuti.

J’ai réappris récemment  que Pierre Desproges nous avait quitté le 18 avril 1988 (Pétard, 30 ans bientôt…)

Alors j’ai eu l’idée d’un petit hommage ce 18 avril. Qui est partant ?

Le but est d’écrire un petit texte inspiré d’un des 98 titres des « minutes de Mr Cyclopède ».

Vous pouvez trouvez les titres ici  ou sur le site de l’INA.

 

Si aucun titre ne vous motive, vous pouvez inventer votre titre de « minute » en respectant la consigne : « Le titre de chacun des épisodes est une phrase à l’impératif présent, à la première personne du pluriel ».

Je récapitule : Publions notre minute de Mr Cyclopède le 18 avril 2018

Si vous n’avez pas le temps, vous pouvez essayer de faire un doublon avec l’agenda ironique chez Estelle avec comme thème poisson et Chagall : 

– Apprenons à voyager avec un saumon en nous prenant pour Umberto Eco 

Inaugurons avec faste un bocal à poisson rouge (véridique cyclopède) 

Jouons à Colin-maillard avec un aveugle (véridique cyclopède) 

Ou chez la Licorne où le thème est « rêve avec des mots inventés » 

– Inventons des définitions à contrefiture, tourtinade, musifolle…

– Contrefiturons les groseilliers à maquereaux 

– Tourtinadons nous les pouces voires tourtinadons nous les poufs ou tourtinadons nous entre pouffes… 

– Musifollons gaiement  la truite de choux verts 

Et bon mois d’avril 🙂

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Je ferais un billet récapitulatif si vous laissez un lien sur ce billet ou si vous m’envoyez votre texte par mail pour ceux qui n’ont pas de blog.

La nuit sous le pont de pierre – Leo Perutz

Rodolphe II, l’empereur romain, avait été accablé durant la nuit par des rêves dans lequel son frère Mathias, l’archiduc d’Autriche, qui avait pris l’apparence d’un sanglier, le poursuivait et le menaçait. Lorsqu’il s’était éveillé, la peur et le désespoir qu’il avait ressentis dans ses rêves et qu’il ne parvenait pas à effacer de son cœur s’ajoutèrent à la mélancolie qui emplissait toujours son âme. Cervenka, le deuxième valet de chambre, qui était de service ce matin là,  savait ce qui pouvait améliorer un peu l’humeur de son maître. Il fit avancer sous les fenêtres de l’empereur les chevaux espagnols et italiens de Sa Majesté. La vue de ces animaux si beaux et si fiers réjouissait l’empereur. Bien qu’il fût encore en chemise de nuit, il ouvrit la fenêtre sans prendre garde au vent âpre, qui s’engouffra alors dans la pièce. Il se pencha au dehors et appela successivement tous les chevaux par leur nom : « Diego ! Brusco ! Adelante ! Carvuccio ! Conde ! » Et chacun des chevaux qu’il appelait levait la tête et hennissait bruyamment. Mais la mélancolie n’abandonna pas pour autant le cœur de l’empereur.

La nuit sous le pont de pierre – Leo Perutz

Les huit montagnes – Paolo Cognetti

Lecture commune avec Edualc

Pietro se souvient de son enfance. De ses parents qui ont dû abandonner leur campagne italienne pour venir travailler à la ville…. exode rural des années 70…

Le père de Pietro a du mal à se faire à cette nouvelle vie, alors chaque été il part se ressourcer à Grana dans un petit village de montagnes. Il chausse ses brodequins et part 15 jours en randonnée, parfois fois seul, parfois avec son fils, jamais avec sa femme qui reste au village. 

Paolo nous conte donc cette relation père-fils, que j’ai trouvé juste même si parfois bancale. Le père parle peu et le fils peu également. Beaucoup d’incompréhension de part et d’autre. Le fils n’aime pas partir randonner (mal des montagnes) mais il se force pour faire plaisir à son père. En parallèle de la relation père-fils nous suivons également l’amitié naissante entre Pietro et Bruno, un villageois du même âge que lui …. Leurs différences culturelles ne les empêchent pas de devenir amis et presque frères même s’ils se voient juste deux mois par an.

Dans une deuxième partie Pietro après une absence d’un quinzaine d’années revient à Grana. Bruno est devenu maçon puis éleveur, Pietro est photographe-journaliste et fait régulièrement des long séjours dans l’Himalaya et ailleurs , quasiment toujours dans un coin montagneux

La relation se renoue…là aussi faite de beaucoup de silence et de non-dits…Adultes, qu’avons nous fait de nos rêves d’enfants ? Réagissons nous toujours par rapport à l’éducation reçue ? 

Ce livre m’a plu pour la finesse des relations entre les personnes avec cependant une certaine tristesse pour Bruno, enfant délaissé par ses parents et qui en porte une trace indélébile….

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Un extrait :

Le vallon de Grana à la mi-novembre était brûlée par la sécheresse et le gel. Il avait la couleur de l’ocre, du sable, de la terre cuite, comme si dans les prés un incendie était passé et avait déjà été éteint. Dans la forêt il faisait encore rage. Sur les flancs de la montagne les flammes d’or et de bronze des mélèzes illuminaient le vert tranchant des sapins, et lorsqu’on levait les yeux au ciel, elles réchauffaient l’âme. Dans le village en contrebas, par contre, c’était l’ombre qui règnait. Le soleil n’arrivait pas au fond de la vallée et la terre était dure sous les pieds, couverte çà et là d’une croûte de givre. Sur le petit pont de bois, quand je me baissai pour boire, je surpris l’automne en train de jeter un sort à mon torrent : la glace dessinait des pistes et des galeries, mettait sous verre les blocs humides, piégeait les touffes d’herbe sèche en les transformant en sculptures.(p267)