Jakuta Alikavazovic – L’avancée de la nuit

De temps en temps je prend un livre au hasard à la bibli. J’ai pris celui là la semaine dernière, un peu dans l’optique d’une dernière lecture pour le mois de l’Europe de l’est chez Goran, Patrice et Eva. (le mois de mars est fini, mais cette lecture m’a suffisamment touchée pour mériter un petit billet) 

Jakuta Alikavazovic est née en 1979 à Paris, d’une mère bosniaque et d’un père monténégrin.

C’est l’histoire d’un jeune homme, Paul, qui rencontre Amelia sur les bancs de la fac, à Paris. Elle est une « petite fille riche » mais souffre cruellement de l’abandon de sa mère quand elle avait 10 ans. Sa mère est partie en pleine guerre à Sarajevo afin d’essayer de défendre la paix. Paul est orphelin de mère, son père n’est pas français, et souffre de sa condition d’immigré : il n’est ni accepté en France ni prêt à rentrer au « pays » ; on ne saura d’ailleurs pas quel est ce pays, juste qu’il a voulu donner à Paul la possibilité de s’intégrer en lui donnant un prénom français. 

Le plus souvent le point de vue est celui de Paul mais Amelia prend de temps en temps la parole et essaie de mettre des mots sur la blessure béante de l’abandon de sa mère. Les autres personnages sont le père d’Amelia (froid et distant), Antonia Albers (une amie de Nadia, la mère d’Amelia)  et  Louise (fille de Paul et d’Amelia) 

Les liens entres les personnes sont très intéressants à suivre : pour répondre à la question vaut-il mieux être orphelin de mère ou que celle ci vous abandonne ? la réponse d’Amélia est claire : il vaut mieux être orphelin et ne jamais avoir connu sa mère car comment expliquer un abandon quand on peut faire autrement ? Comment grandir, fonder une famille quand on n’a pas été assez « aimable » pour faire rester sa propre mère ?

Amelia nous raconte ses derniers moments avec sa mère (à dix ans), des moments très émouvants pour une petite fille qui ne sait pas encore qu’elle ne reverra plus sa maman. Adulte, Amelia arrivera-t-elle à surmonter cet abandon ? Elle enchaînera les abandons elle aussi (Paul une première fois, puis sa famille) 

Paul, dans l’amour qu’il a pour sa fille, fait parfois un peu peur dans sa façon de vouloir la protéger de tout … 

Une écriture sensible qui m’a touchée, le thème principal est la maternité et la transmission mère-fille (et dans une moindre mesure les rapports père/fils, père/fille; petite-fille/grand-père). 

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Un extrait :

Oui, jusqu’ici tout va bien, se disait Paul, ce qui n’empêcherait pas les choses – le monde – d’empirer. Il y avait, semble-t-il, trop de tout. Mais pas assez de paix. Et pas assez d’eau. Louise regardait celle qui coulait du robinet, pensive. Elle l’ouvrait, le fermait. L’observait s’écouler en petites hélices dans l’évier. Bien entendu, elle ne le savait pas, la chère âme, que le désert progressait sur le globe et dans les cœurs. L’amour pour nos enfants est un cheval de Troie, déclara Albers sur un plateau télévisé. Louise la regardait, bouche bée, elle qui passait d’ordinaire, indifférente, devant ces images qui glissaient sans cesse, de meurtre et d’enquête, ou de ruine et de guerre, ou de villes immenses qui n’étaient pas des villes mais des tentes, des rangées de tentes dans le désert, où vivaient ceux qui de ville, justement, n’avaient plus. Louise toucha la surface de l’écran, qui était et n’était pas Albers. 

Un cheval de Troie. L’amour pour nos enfants est la façon dans un monde indéfendable paraît défendable et est, pour finir défendu. Accueilli. Les mensonges. La surveillance globale. La militarisation insidieuse. Qui ne voudrait pas savoir ses enfants en sécurité ? Qui n’accepterait pas de payer le prix fort pour cela ? C’est par amour que nous équipons nos villes, nos rues et nos maisons. Mais c’est le mal qui s’infiltre. C’est le mal et toutes nos erreurs reviendront nous hanter. Elles viendront nous ronger le sommeil et les os. Nous vivons dans un monde qui a entièrement cédé à la brutalité à l’injustice. Chacun pour soi. Chacun pour soi et ses propres enfants. Son propre petit matériel génétique. Et pendant ce temps, le principe directeur du monde est devenu l’expulsion. Des familles à la rue. Des villes rasées, des pays entiers contraints de prendre la route. Je regarde autour de moi est ce que je vois, c’est l’irruption de l’irréel dans le réel. Le fantastique est devenu la condition de nos existences, martela Albers, obstinée, et tout ce que Paul vit, ce fut une vieille femme, butée sous sa frange blanche.

 
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12 réflexions au sujet de « Jakuta Alikavazovic – L’avancée de la nuit »

    • J’ai aimé aussi avec de la peine pour ces jeunes filles « abandonnées »
      Des personnages qui m’ont paru si vivants qu’en refermant je me suis dit , j’espère que Louise va s’en sortir ….
      Je vais voir ton billet
      Bonne soirée Agathe

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