Rien ne s’oppose à la nuit – Delphine de Vigan

J’étais entrée en troisième dans le collège de la rue Milton, auquel je me rendais par le bus. Loin de Tadrina et de notre complicité enfantine, l’adolescence m’apparaissait comme un véritable chemin de croix : je portais un appareil dentaire que mes cousins appelaient la centrale nucléaire, j’avais des cheveux frisés impossibles à discipliner, des seins minuscules et des cuisses de mouche, je rougissais dès que l’on m’adressait la parole et ne dormais pas de la nuit à l’idée de devoir réciter une poésie ou présenter un exposé devant la classe. Dans cet environnement parisien qui m’intimidait  tant, afin de me donner une contenance, je m’inventai un personnage de jeune fille triste et solitaire, rongée par un drame secret, et refusai toute invitation susceptible de me distraire de mon tourment. Manon, qui était en CM1 dans une école du quartier et dont la plupart des amies étaient juives, prétendit qu’elle l’était aussi, s’inventa des fêtes religieuses et d’intenses prières. Pour expliquer la forme de son visage (large et lisse, à la Faye Dunaway), Manon raconta à qui voulait l’entendre ce jour où, galopant à grande vitesse sur un cheval indocile, elle avait percuté un arbre.

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Rien ne s’oppose à la nuit – Delphine de Vigan

 

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