Intérieur nuit – Marisha Pessl

 

Voilà un roman policier qui m’a beaucoup plu.  Au départ une idée assez classique : Ashley, une jeune fille de 24 ans est retrouvée morte dans un immeuble désaffecté : un suicide ? un meurtre?

Scott un journaliste enquête.  Jusque-là rien de bien original, ce qui m’a beaucoup plu c’est la profondeur des personnages : Scott, d’abord, un père un peu paumé qui a divorcé de sa femme et qui a entamé une longue descente aux enfers pour s’être attaqué à un homme Cordova, réalisateur très célèbre de films d’horreur. Il est ensuite tombé dans un piège, il est totalement discrédité maintenant dans son métier de journaliste. Ashley la jeune fille morte est la fille du fameux Cordova, et Scott a rencontré cette jeune fille peu de temps avant sa mort : hasard ?

Ce roman mêle le réel avec le fantastique : un moment on se croit en plein rite vaudou ou même dans un film d’horreur (paranoïa garantie).

Les trois personnages principaux qui enquêtent sur la mort d’Ashley ne savent plus où donner de la tête entre rationalité et « preuves » de magie noire.

Scott rencontre sur les lieux du crime Hopper, un jeune homme qui lui raconte des souvenirs de « colo » avec Ashley, enfin cool, plutôt « centre de redressement » pour jeunes à la dérive, on se demande bien ce qu’elle a pu faire pour aller dans ce camp pour jeunes délinquants.  On apprendra plus tard plusieurs versions de ce qui s’est passé, Une même scène est racontée par plusieurs personnages différents et on peut ainsi recouper et faire la part entre l’imagination de chaque personnage et l’interprétation qu’ils ont eu des mêmes faits.

Tout cela pour dire que les personnages sont très ambigus, tous, et c’est là que réside l’intérêt. En plus de bâtir un portrait d’un certain Cordova que l’on ne verra pas ou alors peut-être qu’on le verra mais est-ce vraiment lui ?

En résumé une enquête palpitante qui m’a beaucoup plu où on voit clairement évoluer les personnages surtout Scott, Hopper  un ancien ami d’Ashley et ma préférée Nora, la jeune fille qui aide Scott dans son enquête.

Un extrait

L’intrigue du film était simple – il en allait presque toujours ainsi chez Cordova, qui avait recours aux procédés de l’odyssée ou de la traque. Elle était adaptée d’un obscur roman néerlandais, Ademen Met Koningen, écrit par August Hauer. Les membres de la famille Stevens, aussi fortunée que corrompue – un sublime clan de Caligulas décadents dans un pays européen non identifié -, se font méthodiquement massacrer, l’un après l’autre, sans que la police n’y comprenne rien. Alors que l’inspecteur chargé de l’enquête finit par arrêter un clochard, l’ancien jardinier de la famille, l’ultime rebondissement du film nous révèle que l’assassin est en réalité le plus jeune enfant de la famille, la muette et vigilante Gaetana, huit ans – jouée, bien entendu par Ashley. Le temps que le policier reconstitue le sinistre puzzle, il est trop tard. La petite fille a disparu. La dernière scène la montre en train de marcher le long d’une route, où elle monte dans les break d’une famille en vadrouille. Comme dans tout film de Cordova qui se respecte, l’ambiguïté demeure : cette famille est-elle vouée à  connaître le même sort funeste que la sienne, ou la petite fille se fait-elle simplement passer pour une orpheline afin d’ être élevée par une famille plus heureuse ? 

– « Comment est-ce que tu as réussi à voir Respirer avec les rois ? »

Nora avait terminé l’inscription aux Blackboards et appuyé sur Je suis prêt. Nous attendions de voir si la page se chargerait. 

– Moe Gulazar, me répondit-elle. 

– Qui est Moe Gulazar ? 

– Mon meilleur ami. »

Elle souffla pour chasser une mèche de son visage. « Un vieux dresseur de chevaux qui vivait au fond du couloir. Il adorait tout ce que faisait Cordova. Comme il avait aussi des contacts sur le marché noir, un jour il a échangé tous ses trophées équestres contre les films interdits. Il organisait tout le temps des projections clandestine, à minuit, dans la salle des loisirs. » Elle me regarda. « Moe avait trois talents. 

– Il savait chanter, danser et jouer ? « 

Elle secoua la tête. « Il parlait l’arménien, il montait des étalons, et il se travestissait en femme. 

– En effet, ça demande un sacré talent. 

– Quand il se déguisait, même toi, tu aurais cru que c’était une femme. 

– Parle pour toi. 

– Il disait toujours que, quand lui disparaîtrait, ce serait la fin d’une espèce rare. « Il n’y en aura plus jamais des comme moi, ni en captivité ni en liberté. C’était sa devise.

– Où est ce bon vieux Moe aujourd’hui ? 

– Au paradis. »

Elle dit cela avec une telle certitude mélancolique – ça aurait aussi bien pu être Bora Bora. 

« Il est mort d’un cancer de la gorge quand j’avais quinze ans. Il n’arrêtait pas de fumer des cigarillos depuis qu’il avait douze ans. Il avait grandi autour d’un champ de courses. Il m’a légué toute sa garde-robe. Du coup, il est toujours avec moi. »

Elle se contorsionna et  dégagea son bras de l’énorme cardigan en laine gris pour me montrer une étiquette rouge cousue sur le col et couverte de belles lettres noires : « PROPRIETE DE MOE GULAZAR ». 

Ainsi donc derrière sa flamboyante garde-robe se cachait un vieux travesti arménien. Dans un premier temps, je me dis qu’elle affabulait : elle avait sans doute trouvé chez Goodwill un carton rempli de vêtements portant toute la même étiquette mystérieuse, puis inventé  un scénario délirant pour expliquer comment elle les avait récupérés. Mais lorsqu’elle replongea son bras dans la manche, je vis qu’elle avait le visage tout rouge. 

« Il me manque tous les jours, dit-elle. Je trouve ça horrible que les gens qui nous comprennent vraiment soit ce dont on ne peut pas profiter longtemps. Alors que ceux qui ne nous comprennent pas du tout restent là. Tu as déjà remarqué ? 

– Oui. « 

C’était peut-être vrai, du coup. De toute façon s’il fallait choisir entre croire en l’existence d’un dresseur de chevaux arménien travesti et ne pas y croire, autant y croire.

 

Le mois du polar est chez Sharon

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