L’invention des corps – Pierre Ducrozet

2001 tout avait débuté par ces corps qui tombaient du haut des deux tours, minuscules points qui se jettent  et tournent, et tournent, et heurtent la paroi métallique, et qu’on ne distingue pas tant ils tournent, pitoyables marionnettes jetables qui glissent et tombent éternellement, disparaissant enfin dans la mer de fumée – hallucinante chute libre de 415 mètres qu’Adèle regarde médusée comme tous depuis le seuil de ce bar de Rome devant lequel elle s’est arrêtée, elle marche entre les ruines, dans les vestiges d’un lointain passé et le présent s’ouvre comme une béance sous ses pieds, des gens hurlent et courent, le siècle commence – ici aussi tout le monde lève les bras au ciel, ils savent que cette fumée ne s’arrêtera pas à Manhattan, ils savent que ça commence mal et que ça finira pire encore, et pendant ce temps de nouveaux corps se jettent du cent quatrième étage, un dernier message sur le répondeur et le pantin se désarticule dans l’air. Adèle a dix-neuf ans, et elle brûle d’une autre flamme, elle boit toutes les liqueurs, elle ne sort plus de la nuit mais elle sait, elle aussi, qu’il sera bien difficile d’expliquer comment on peut encore vouloir brûler, comment on peut vouloir l’ardeur, la folie, les erreurs, la violence des jours, quand ce champ lexical n’appartient plus aux poètes mais aux terroristes – de toute façon les poètes sont morts avec le siècle, ils ne servaient plus à rien ces gens là.

Adèle habite alors à Lyon sous les toits, elle découvre les mathématiques, la biologie, la physique et tout à coup elle comprend que la poésie pour elle c’est ça : 

Tectonique des plaques fonction exponentielle première loi de Kepler–

– Tu viens ? 

Au moment où elle commence à étudier les corps elle découvre le sien, qui se révèle très doux et très violent, elle le connaissait avant, elle avait couché avec des garçons mais elle ne savait rien, on se frottait par peur et sans savoir, c’était une rixe de peaux et d’appareils dentaires et on ne savait pas, là tout à coup elle comprend, ce sont quatre mains qui sont les passeurs, les tiennes les miennes, il a vingt ans, un nom mais peu importe, il sait faire, par quel miracle, il descend, elle oublie la nuit elle descend aussi.

– C’est comme des montres mais sans aiguilles.

Et c’est comme l’alcool aussi qu’elle avale avec fureur, l’idée n’est pas de boire mais de se recouvrir l’âme, il y a des fulgurances derrière et des nausées comme des plaines à traverser à cheval, on pressent là un mystère une clef pour accéder où, allez savoir.

Embrasse-moi.

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L’invention des corps – Pierre Ducrozet