1280 âmes – Jean Bernard Pouy

 » – Elle vient tout juste d’y entrer. C’est une femme nue montant à cheval à la robe tachetée.

– Une femme ? Dans les vécés pour hommes ? Quelle honte ! 

– C’est à cause du cheval, faut bien qu’il fasse son petit pipi lui aussi ! qu’il me rétorque. »

Et de deux. La femme nue. Deux sur cinq. 

Pour le cheval… C’est vrai qu’il était quand même presque admis, dans les années vingt, qu’un cheval puisse avoir une conscience, donc une âme. Vous pensez, la plus noble conquête de l’homme. Le Texan plus monté sur la bête que sur sa femme. Le nom de films où le coveboi pleure quand son dada va y passer. Même si Thomson s’attarde sur ces débiles de personnages n’étant pas sûrs que les noirs en aient une,  d’âme, il veut peut-être émettre l’idée que les mêmes crétins pensaient, à l’époque, et dans leur trou du cul du monde, que les chevaux avaient plus de chance d’en avoir une, d’âme, que les descendants d’esclaves. 

Alors disons : et de deux et demi. Mais c’est pour aller vite. 

 » – J’vois personne d’ici. C’est marrant que je ne les aie pas vus arriver, c’est si petit c’t’endroit là ! 

– Me traiteriez-vous de menteur ? Affirmeriez-vous par hasard qu’une femme nue et un cheval tacheté ne se trouvent pas là-dedans ? 

Je lui dis que non, sûrement pas, jamais j’irais dire des choses pareilles. 

– Seulement voilà, je suis comme qui dirait pressé et je ferais bien d’aller dans un autre wagon.

– Ah ça non, qu’il dit. Pas question ! Je vais tout de même pas me laisser traiter de menteur sans réagir !

– Mais, c’est pas ce que j’ai dit, c’est pas ce que j’ai voulu dire. C’est que…

– Attendez un peu ! Attendez voir un peu que je vous montre si je mens ! Vous allez rester ici jusqu’à ce que cette femme et son cheval sortent des cabinets. »

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1280 âmes – Jean Bernard Pouy