K.O Debout- Mahault Mollaret

J’ai emmené Ramon de bon matin au jardin du Luxembourg en lui promettant que, cette fois, ils le laisseraient jouer. Les gens n’ont pas de cœur. On est parti tôt, à l’heure où les joueurs ne sont pas encore au complet, et pourtant il y en a pas un qui a voulu de mon Ramon. Ils nous ont tourné le dos pour se concerter avant de dire non. C’est Francis, le meneur, qui a brandi le refus avec moins de dédain que d’habitude. Ça doit être grâce à Samak. Posé sur l’épaule de Ramon, il a dû penser qu’il pouvait lui sauter à la gueule.

Il y avait vraiment mis du sien. Avec son béret et son pantalon trop large, Ramon ressemblait au parfait joueur de pétanque. Il avait même pensé au pastis. Rien à faire, ces types sont bornés. Ramon est déçu, mais il comprend. Selon lui, l’honneur d’être accepté par la bande des joueurs de pétanque du jardin du Luxembourg mérite que l’on se donne du mal. S’ils savaient que la liberté qu’on lui offre serait comblée par une partie de boules, ces connards feraient moins les malins. Je n’ai pas le droit d’insulter les joueurs de pétanque sous peine de crise d’hystérie volontaire.

Ramon m’a menacé la dernière fois que j’ai décidé de leur parler d’homme à homme et m’a forcé à leur présenter des excuses. En attendant il a voulu faire un tour de poney, mais là non plus ils n’en ont pas voulu. Trop vieux, passé l’âge.

Dans ce jardin, il n’y a pas d’intermédiaire, il faut être enfant ou Senior pour en profiter, et quand on y a laissé ses derniers bonheurs, il faut attendre longtemps avant de pouvoir les retrouver. C’est pour ça qu’il s’acharne. Ramon veut juste appartenir à quelque chose, à quelque part. Il a situé ses origines ici, comme un pays qu’on a été contraint de quitter mais dont on ne peut s’éloigner bien longtemps. Après l’exil, le rejet est inévitable. Ramon pense que le jardin lui en veut et, encore une fois, il comprend.

Il connaît le Luxembourg par cœur, chaque fois que l’on passe devant la guérite de feu Mme Tessa, il me raconte le jour où sa mère lui a laissé choisir sept bonbons de sept familles différentes. De toute notre vie, c’est la seule chose qu’il m’ait racontée d’elle. Ramon est le dernier à être capable de rendre cet endroit vivant rien qu’en le racontant, ceux qui s’y promènent ne voient même pas qu’il se meurt. C’est pourtant un jardin en voie de disparition et cette espèce ne sera pas considérée tant que l’effervescence voilera les rires bêtes d’enfants déjà trop gâtés pour se souvenir un jour des sept bonbons de sept familles différentes.

J’ai les poneys dans mon camp, rien qu’à les regarder, je sais qu’ils me suivent sur toute la ligne.

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K.O Debout- Mahault Mollaret