Giboulées de soleil – Lenka Hornakova-Civade

Les gens marchent vers le carrefour. Si je veux aller à la ferme, il faut remonter le courant de la foule. Je m’arrête, pour essayer de comprendre ce qui se passe, de quelle fête il s’agit. 

Un cortège accompagné par le flot s’approche du carrefour, je suis trop loin pour distinguer qui que ce soit.

Je demande à un inconnu : 

– Un enterrement ? 

– Ah que non, ma belle. Pas d’enterrement, quoique, un adieu quand même. 

L’homme, le rire gras, est content de sa blague. Curieuse, je me mêle aux gens. Je veux voir et échapper au froid qui me saisit à l’intérieur.

  Sur la route gelée, plusieurs charrettes s’avancent, chargées, si chargées. Je reconnais les objets. D’abord, le buffet sur lequel était exposées les photos des enfants des patrons, puis voilà le gros coffre en bois peint qui était juste derrière la porte dans la pièce principale. On y gardait les nappes, les serviettes et les torchons bien pliés. Les jolis torchons, ceux qui servaient à astiquer les couverts en argent, à essuyer la vaisselle. La belle vaisselle doit être maintenant entassée dans les grosses caisses en bois sur l’autre carriole. De la paille en dépasse, on a rangé vite.

Je ne veux pas en croire mes yeux, je les connais tous, ces meubles, jusqu’au dernier. Pire, je connais les gens sur les charrettes. Ils sont tous là en effet, toute la famille au grand complet ; où est-ce qu’ils partent comme ça ? Toute la maison, rangée  n’importe comment sur les charrettes ! Cette route, où va-t-elle ? Ce n’est pas comme ça que je rêvais  mes retrouvailles.

J’avance. Il faut que je voie Josef. Pour lui dire qu’il a une fille. il faut que Josef me voie, qu’il donne un prénom à cette petite, qu’il l’aime ! il faut nous emmener à Vienne !

Mon dieu, laissez-moi passer ! 

Je pousse les gens, je dépasse Stan, qui suit au pas le cortège avec sa voiture bien propre et rutilante. De temps en temps, il klaxonne, comme s’il était pressé. Il n’est pas pressé. C’est un salut sinistre qu’il envoie à la famille du patron. 

Le patron, on dirait un petit vieux, tout ratatiné, à peine reconnaissable. Il est en tête, sur la première charrette. Josef conduit la seconde. Il tient les rênes du cheval fermement, ça oui, mais on voit bien que c’est la première fois qu’il en dirige un. Le cheval avance tout seul, en suivant la charrette précédente. Josef s’est abandonné au rythme de la bête, il se balance d’avant en arrière, en avant, en arrière. Il ne regarde ni à gauche ni à droite, pas même devant lui. Son regard est vide, infiniment vide, je n’arrive pas à y entrer. Il n’entend pas non plus. Il ne réagit à rien. Ni aux rires, méchants et moqueurs, ni aux menaces, ni aux poings levés , ni aux boules de neige sales lancées par les gamins – et aussi par les adultes. Rien ne le fait changer de position, tourner la tête, hausser les épaules, ajuster la couverture qui glisse doucement de ses genoux.

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Giboulées de soleil – Lenka Hornakova-Civade

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