Anna Hope – La salle de bal

Quand il prononcerait son allocution au congrès, il y aurait très certainement dans la foulée du temps pour les questions : il serait certainement interrogé sur la manière précise dont un bal hebdomadaire contribuait à une ségrégation saine et aidait à la promouvoir. Il devrait avoir une réponse toute prête. Dans son cœur, il savait que c’était une bonne chose, mais comment quantifier cet effet positif ? Comment le mesurer d’une façon scientifiquement  véritable ? Qui persuaderait Churchill et l’assistance qu’un bal participait en définitive à une approche efficace des soins apportés aux malades mentaux ?

Qu’aurait dit Pearson ?

Allons, allons. Nous devons nous occuper uniquement de ce qui est mesurable.

Des chiffres.

Des statistiques.

Certes.

Il aurait aimé qu’existe une sorte de formule – d’équation mathématique – adaptée à sa démonstration :

Soit x l’état d’esprit des patients un vendredi soir.

Soit y le plaisir qu’ils ressentent dans la musique, la danse et l’échappatoire à la routine monotone.

Soit z le bien combiné d’un bal hebdomadaire.

Mais une telle équation n’existait pas. Tout ce qu’il pouvait dire c’était qu’il croyait que c’était une bonne chose. Or ce n’était pas suffisant. Il était un scientifique, oui ou non ? Il devait être capable de prouver la valeur de son affirmation.

Cette pensée épineuse menaçait de perforer son humeur, quand il aperçut au loin la silhouette familière de Mulligan, dans un enclos, avec l’un des chevaux de trait, qu’il faisait tourner lentement autour du pré. Charles bifurqua pour venir se planter devant la petite clôture en bois à trois lattes.

L’animal se révélait boiter. De temps à autre, Mulligan reculait afin d’observer sa foulée. Il n’y avait qu’un seul surveillant à proximité – occupé avec un autre animal en haut du pré. Autrement, l’Irlandais  était seul. Il n’avait pas vu Charles : de fait, il ne semblait pas voir grand-chose à part le cheval lui-même. Au bout d’un moment, il l’appela avec un sifflement grave, la bête tourna la tête et vint directement vers lui, sur quoi il s’empara de sa bride, se pencha et posa la main à plat contre la joue de l’animal. À présent l’homme et la bête étaient face à face, nez contre nez. Mulligan semblait murmurer à son oreille. De l’autre main, il se mit à lui caresser doucement l’encolure. 

Charles se pencha en avant – réflexe idiot, puisqu’il était impossible d’entendre quoi que ce fût de là où il se trouvait. Les Irlandais avaient une affinité pour les chevaux, c’était bien connu, en particulier les membres inférieurs de cette race, toutefois il se jouait autre chose : une rare concentration, voire de la tendresse.

 

Anna Hope – La salle de bal

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