Je suis la marquise de Carabas – Lucile Bordes

Pour le voyage de noces, le père d’Eugénie les conduit avec leur barda au village voisin. Assis les rênes à la main, il bougonne bien encore un peu, mais l’Emile a raison, bientôt tout le monde prendra le train et les voituriers disparaîtront, alors qu’il y aura toujours des gens pour aller au spectacle… Marionnettiste, un métier d’avenir, le beau-père a quand même du mal à s’y résoudre, habitué qu’il est à être le point fixe autour duquel rayonnent les charrois. Il a du mal à croire que ce n’est plus le pas de ses chevaux qui mesurera l’espace. Depuis cinquante ans temps que la ligne Saint-Étienne-Lyon est ouverte – cinquante ans, beau-père, cinquante ! – Il ne peut croire qu’elle mène vraiment quelque part. Pour le charbon et les marchandises, il peut comprendre, mais qu’il y ait des gens pour voyager droit sur cette voie unique… Aussi est-il mal assuré de quel parti prendre, s’il doit se réjouir ou se désoler de voir sa fille faire la route et non l’étape.

Assise à ses côtés, Eugénie ne dit rien. Elle regarde la route comme si elle la prenait pour la première fois, alors qu’elle a souvent, enfant, accompagné son père dans ses courses. En grandissant, on lui a appris qu’il n’était pas convenable pour une jeune fille d’aller ainsi, que ce n’était pas dans la poussière des chemins qu’elle trouverait un mari. Miracle ! Allégresse ! Elle crierait bien aujourd’hui si elle ne craignait autant Dieu, alléluia ! La route lui a apporté un époux, et, telle la vague qui se retire, les reprend tous les deux ! Le grincement des roulottes sonne à ses oreilles un hymne joyeux, qui lui chante qu’elle est femme, et libre, émancipée de la tutelle de sa mère et de ses sœurs, de la maison aux aguets dans le pli du Couzon, du linge à battre, de l’âtre auprès duquel raclent les chaînes qu’épouses et filles traînent derrière elles, tournant autour de son œil sombre comme les mules au moulin. D’un si petit appétit d’habitude, Eugénie se découvre une faim de loup.

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Je suis la marquise de Carabas – Lucile Bordes

 

 

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