Le livre du visage aimé – Thomas Bouvier

Je croyais être seul dans le wagon du petit train, Dona, quand j’ai entendu une voix. Intrigué je me suis levé à demi pour guigner par-dessus les sièges. Une jeune fille, engoncée dans une doudoune violette, était assise seule dans le premier compartiment. Elle avait peut-être seize ans. Son bonnet de grosse laine, tiré bas sur le front, touchait la monture de ses lunettes, des lunettes aux verres épais, presque des loupes. Tête rentrée dans les épaules, buste penché en avant, genoux serrés l’un contre l’autre, elle tenait un livre tout près des yeux et lisait à haute voix, péniblement. Entièrement absorbée par le déchiffrement des signes, elle ne m’a pas remarqué. Nous étions les seuls passagers du petit train régional. Sur la couverture de son livre, en grosses lettres orangées, j’ai lu Poil de carotte. Sous le titre, on voyait la bobine souriante d’un rouquin, un brin d’herbe au coin des lèvres.

Elle lisait fort, comme si le volume pouvait aider à franchir les mots ennemis qu’elle culbutait souvent pour former des sons mi-familiers mi-étrangers. Elle trébuchait, hésitait, reprenait, trébuchait encore, ou poursuivait envers et contre tout en cheval fou qui prend l’obstacle de plein fouet, faisant voler du poitrail les barres rouges et blanches qui fermaient sa route.

Parfois elle réussissait d’un trait une phrase entière et riait. Portée par cette grâce inattendue, elle relisait le passage comme pour s’assurer que cette facilité l’avait réellement traversée. Je la regardais et elle ne me voyait pas.

J’allais me rasseoir quand elle attaqua hardiment une nouvelle phrase. Un mot traître la fit trébucher. La frustration tordit alors son visage, elle gémit courtement et frappa la tablette avec une violence qui me fit sursauter. Elle remarqua ma présence et leva sur moi son visage de trisomique. Ses yeux, touts petits derrières les verres énormes, m’ont traversé comme si j’étais de l’air puis elle a rabattu le regard sur son livre et a repris sur un ton plus bas.

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Le livre du visage aimé – Thomas Bouvier