Nos vies désaccordées – Gaëlle Josse

Neuf cents kilomètres depuis la rue de la Jussienne. Un raid ponctué par les panneaux kilométriques, le prix des carburants, l’état du trafic autoroutier sur 107. 7, les tasses blanches sur leur fond bleu et les couverts posés en croix comme les deux tibias sur le drapeau des pirates. Les cahutes de péage, « bonjour merci bonne route », ne pas faire tomber le reçu. Des éoliennes, comme des mâts sans voiles dressés au milieu des champs, des villages assis dans leurs ocres. Du café brûlé amer, des sandwiches triangulaires sous leur emballage plastique, les miroirs des toilettes où j’évite mon reflet. Eau fraîche sur le visage. Dormir un quart d’heure. Repartir. Les chevaux alezans dans les prés verts, les vaches désœuvrées le long des haies, les balles de paille comme des bouchons géants posés sur les chaumes, les arbres solitaires, bras ouverts sous le soleil. Le claquement sec des moustiques qui s’écrasent sur le pare-brise et s’étalent  en longues coulées blanchâtres. Les faces rondes  et étoilées  des tournesols par milliers. Tout, tout ensemble réel et lointain, embrassé du regard et sitôt oublié.

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Nos vies désaccordées – Gaëlle Josse
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