Neuilly 1989 – Bus 82

Ce matin, Jules est parti comme tous les matins jusqu’au kiosque. Il voulait juste acheter le journal, quelques provisions pour sa journée avec Madeleine…mais les gros titres en ont décidé autrement… S’il rentre avec ce journal sous le bras avec les beaux yeux qui sont à la une, c’est sûr Madeleine, du haut de ces 81 ans va lui faire une scène… Elle a toujours détesté cette actrice, Elisabeth, (cette « snob qui a changé de prénom pour ne pas se confondre avec toutes les autres Elisabeth d’Hollywood »), que faire alors ? cacher le journal pour le lire en cachette de Madeleine plus tard ? mais Madeleine n’est pas née de la dernière pluie, il verra qu’il a les larmes aux yeux, son Elisabeth (la deuxième femme de sa vie après Madeleine) est morte, ici dans sa ville, à deux pas de chez lui.

Alors il regarde rapidement les bus à la station de l’hôpital Américain : s’il prend le 82 il en a pour une petite heure à aller jusqu’au jardin du Luxembourg (où il pourra téléphoner d’un café pour que Madeleine ne s’inquiète pas), il pourra s’arrêter aussi à la librairie de livres d’occasion pour ramener un présent à Madeleine, ce qui expliquera son escapade…

Le vieux monsieur tend un billet de 5 francs au conducteur et s’installe tranquillement au fond du bus : 10h00, l’heure de pointe est finie et il peut étendre son journal avec les pages spéciales en l’hommage à la star disparue. Elle avait son âge et celui de Madeleine, Beth, 81 ans, c’est toute sa vie qui défile en même temps que les stations de bus : Arrêt Victor Hugo- Poincaré, il revoit « l’homme qui jouait à être Dieu », Stop Tour eiffel : « Mort sur le Nil », arrêt Ecole Militaire :  « vingt mille ans sous les verrous »….Jules n’a qu’un seul regret, elle aurait dû accepter le rôle de Scarlett O’Hara dans « Autant en emporte le vent », elle aurait été magnifique dans l’incendie d’Atlanta, fière et incandescente.

Arrivé au Jardin du Luxembourg, il dépose la preuve de son infidélité (comme dirait Madeleine) sur un banc et poursuit son programme : coup de fil, puis librairie-alibi, avec le 82,  il sera rentré pour midi. Le papier est tout chiffonné sur le banc, encore un peu humide et salé des souvenirs de Jules. Le vent qui souffle en ce début octobre sèche les larmes que l’octogénaire a laissé sur le journal. Celui-ci reprend peu à peu une forme habituelle, jusqu’au moment où Michelle, 60 ans, le récupère… Elle parcourt l’horoscope, ne peut lire l’encart spécial tout détrempé puis séché, l’encre a coulé en larges trainées…elle est en retard pour préparer la soupe de maman Simone, 81 ans depuis peu…vite vite… Que pourrait-elle faire pour lui faire plaisir ? elle passe par le marché, choisit une tendre volaille et demande au maraîcher d’envelopper quelques bettes dans le journal où l’encre a délavé les yeux de la belle amie de Jules. Elle n’a pas reconnu l’ancienne star, son repas est en retard… Si vous croyez qu’elle a le temps de lire avec Maman qui l’attend…Elle ne saura donc pas que les blettes sont enveloppées dans leur presque homonyme, Bette Davis.

 

 

La consigne est ici 

Filigrane nous propose ce mois ci de rallonger ce texte


    Un monsieur prend l’autobus après avoir acheté le journal 
et l’avoir mis sous son bras. Une demi-heure plus tard, 
il descend avec le même journal sous le bras. 

Mais ce n’est plus le même journal,
c’est maintenant un tas de feuilles imprimées 
que ce monsieur abandonne sur un banc de la place.

A peine est-il seul sur le banc que le tas de feuilles imprimées 
redevient un journal, jusqu’à ce qu’une vieille femme le trouve, 
le lise et le repose, transformé en un tas de feuilles imprimées.
 
Elle se ravise et l’emporte et, chemin faisant,
 elle s’en sert pour envelopper un demi-kilo de blettes, 
ce à quoi servent tous les journaux 
après avoir subi ces excitantes métamorphoses. 
.
Julio Cortázar
« Cronopes et fameux »

Troupeauvre : Dictionnaire des orpherimes

Troupeauvre : mot valise du XIXème siècle : de troupeau et de pauvre. Assemblée de miséreux, si miséreux qu’ils en reviennent à l’état animal.

 Rime avec : appeauvre, pauvre, chauvre 

* *

Il n’y a pas d’égalité, même quand on est mort ! Voyez un peu le Père-Lachaise ! Les grands, ceux qui sont riches, sont en haut, dans l’allée des acacias, qui est pavée. Ils peuvent y arriver en voiture. Les petits, les pauvres gens, les malheureux, le gros du troupeauvre quoi ! on les met dans le bas, où il y a de la boue jusqu’aux genoux, dans les trous, dans l’humidité. On les met là pour qu’ils soient plus vite gâtés ! On ne peut pas aller les voir sans enfoncer dans la terre.

Victor Hugo – Les misérables -1862

* *

Alors des hommes armés de lances d’arrosage aspergent de pétrole les tas d’oranges, et ces hommes sont furieux d’avoir à commettre ce crime et leur colère se tourne contre les gens qui sont venus pour ramasser les oranges. Un million d’affamés ont besoin de fruits, et on arrose de pétrole les montagnes dorées.
Et l’odeur de pourriture envahit la contrée.
On brûle du café dans les chaudières. On brûle le maïs pour se chauffer – le maïs fait du bon feu. On jette les pommes de terre à la rivière et on poste des gardes sur les rives pour interdire aux malheureux de les repêcher. On saigne les cochons et on les enterre, et la pourriture s’infiltre dans le sol.
Il y a là un crime si monstrueux qu’il dépasse l’entendement.
Il y a là une souffrance telle qu’elle ne saurait être symbolisée par des larmes. Il y a là une faillite si retentissante qu’elle annihile toutes les réussites antérieures. Un sol fertile, des files interminables d’arbres aux troncs robustes, et des fruits mûrs. Et les enfants atteints de pellagre doivent mourir parce que chaque orange doit rapporter un bénéfice. Et les coroners inscrivent sur les constats de décès: mort due à la sous-nutrition – et tout cela parce que la nourriture pourrit, parce qu’il faut la pousser à pourrir.
Les gens s’en viennent armés d’épuisettes pour pêcher les pommes de terre dans la rivière, et les gardes les repoussent; ils s’amènent dans de vieilles guimbardes pour tâcher de ramasser quelques oranges, mais on les a arrosées de pétrole. Alors ils restent plantés là, troupeauvre transi par la faim, et ils regardent flotter les pommes de terre au fil du courant; ils écoutent les hurlements des porcs qu’on saigne dans un fossé et qu’on recouvre de chaux vive, regardent les montagnes d’oranges peu à peu se transformer en bouillie fétide; et la consternation se lit dans les regards, et la colère commence à luire dans les yeux de ceux qui ont faim. Dans l’âme des gens, les raisins de la colère se gonflent et mûrissent, annonçant les vendanges prochaines.

John Steinbeck – les raisins de la colère -1939 

* *

Pour le réfectoire, le commandant du camp avait encore fait une autre loi bien sévère : comme quoi les brigades devaient y aller chacune en colonne par deux, et comme quoi, encore, une fois arrivées devant le réfectoire, sans monter les marches, elles devaient se reformer en colonne par cinq, troupeauvre discipliné et patient, et attendre de pied ferme, d’ici que le préposé les laisse entrer.

Alexandre Soljenitsyne  – Une journée d’Ivan Denissovitch -1962 

* *

 Dictionnaire des orpherimes : On soulevait ici l’autre jour, et ici précédemment, la grave question des mots sans rime, belge, bulbe, camphre, clephte, dogme, goinfre, humble, meurtre, monstre, muscle, pauvre, quatorze, quinze, sanve, sarcle, sépulcre, simple, tertre et verste. Ce petit dictionnaire donnera chaque jour la définition d’un des mots nouveaux proposés, puisqu’il est bon que chaque mot ait un sens afin que chacun comprenne en l’entendant la même chose que ce qu’à voulu dire son interlocuteur. Quant aux citations, s’agissant d’illustrer des néologismes, le lecteur comprendra qu’il a été nécessaire d’améliorer nos sources. * à suivre, avec l’aide des collaborateurs bénévolontaires.

Légende d’un dormeur éveillé – Gaëlle Nohant

Pendant longtemps je n’ai connu de Robert Desnos que les poésies apprises à l’école primaire. Il y a quelques années j’étais tombée sur ce poème « de la fleur d’amour et des chevaux migrateurs » qui m’avait enthousiasmée. J’avais alors pris à la bibliothèque un pavé avec les œuvres presque complètes de l’auteur mais dans ses écrits bruts, hors de tout contexte, le surréalisme de l’auteur m’avait paru  « hermétique ».

Gaëlle Nohant a choisi de retracer la vie du poète de ses 28 ans jusqu’à sa mort en 1945.  La fin de cette biographie romancée, je la connaissais déjà : Robert Desnos meurt du typhus un mois après la libération du camp de Theresienstadt. Il avait été déporté pour acte de résistance.

En quatre parties, Gaëlle Nohant nous conte ce destin hors du commun mêlant les pensées du poète, de ses amis (la plupart célèbres) et de citations ou extraits de poèmes, le rendant ainsi proche, accessible, touchant. Intercaler des extraits de l’œuvre de Robert Desnos resitue bien l’état d’esprit de l’auteur au moment où il écrit ses mots.

 

En un peu plus de 500 pages, Gaëlle Nohant fait monter la tension et resitue parfaitement l’ambiance de ses quinze années ou un peu plus…

* *

Première partie – Tu es libre et tu ris et tu parcours la terre

Les années 20 sont des années d’expérimentations, d’insouciance, même si Robert est en rupture avec sa famille, il a choisi de devenir poète contre le souhait de son père. 1928, à Paris, Robert Desnos est amoureux transi d’Yvonne, chanteuse de cabartet, puis rencontre Youki, l’amour de sa vie. Il ne mange pas tous les jours à sa faim mais sa créativité et la poésie le passionne.

* *

Deuxième partie – Va, poursuis ton chemin, il n’est plus de frontières, plus de douanes, plus de gendarmes, plus de prisons.

Les années 30 et la montée des extrémismes en Europe. Robert rencontre Pablo Neruda, Frédérico Garcia Lorca…Desnos devient un poète, journaliste et publicitaire et homme de radio reconnu.

* *

Troisième partie – Je suis le veilleur de la rue de Flandres, je veille tandis que dort Paris.

Paris et l’Occupation, Desnos prend conscience que la poésie ne suffit pas et s’engage dans une Résistance plus active…

* *

Quatrième partie – Pour le reste je trouve un abri dans la poésie. Elle est vraiment le cheval qui court au-dessus des montagnes…

Sans contexte la partie la plus difficile à lire (et la plus émouvante). Elle est racontée par Youki. Robert a été arrêté et est déporté via divers camps de concentration…Le souhait de Robert est d’aller jusqu’au bout pour témoigner…Optimiste ou suicidaire ?

* *

Quelle vie que celle de Robert Desnos et quel travail et passion que Gaëlle Nohant met en œuvre pour faire revivre toute une époque, sa grandeur et son horreur…

* *

 

Un extrait :

– Sous le crâne de Robert, il y a plusieurs cerveaux qui tournent à plein régime, glisse Prévert à son voisin. C’est pour ça qu’il a les yeux cernés. Même quand il dort, ses cerveaux continuent à brasser des idées, à concasser des vers, des notes de musique, des équations… il n’y peut rien, il est né comme ça. Parfois il crie « vos gueules ! », il voudrait la paix, couper le son et la lumière, dormir comme une bûche assez naïve pour ne pas sentir l’odeur de brûlé. Mais tu vois, Robert n’est pas naïf, c’est un rêveur lucide, il rêve les yeux ouverts.

– C’est une qualité rare, approuve Verdet. Je suis d’accord avec vous, Desnos, les poètes savent toucher des gens très différents. Un poème a plus de force qu’un discours, par l’émotion qu’il fait naître.

– Hier soir, j’en ai écrit un pour les enfants. Un mélange de réel et de fantaisie. Il s’appelle La fourmi, précise Robert avant de réciter : Une fourmi de dix-huit mètres

Avec un chapeau sur la tête,

ça n’existe pas, ça n’existe pas.

Une fourmi traînant un char

Plein de pingouins et de canards,

ça n’existe pas, ça n’existe pas.

Une fourmi parlant français,

parlant latin et javanais,

ça n’existe pas, ça n’existe pas.

Eh ! Pourquoi pas ?

– Hum… La fantaisie est manifeste, mais où se cache le réel ? sourit Verdet.

– Et bien, réponds Robert, cette fourmi de dix-huit mètres ne ressemble-t-elle pas à une locomotive, et son chapeau à un panache de fumée ? Dix-huit mètres, c’est la longueur précise d’une locomotive avec son tender à charbon. Et ces passagers de toutes les races parlant des langues différentes…

– …sont les déportés ? souffle Verdet, songeur.

– C’est bien possible, murmure Robert. Et le fait qu’on emporte tous ces gens vers un lieu effrayant, que disparaissent ainsi des milliers de femmes et d’enfants, c’est tellement dur à croire… Et pourtant…

– Mais vous l’adressez aux gosses, qui s’arrêteront à la fantaisie.

– Bien sûr, répond Robert. Et c’est bien ainsi. Le réel donne au poème son sens caché.  Eux n’en non pas encore besoin, ils le découvriront bien assez tôt.

Page 367

 

4 autres extraits de ce livre ici, ici, ici et ici

 

Légende d’un dormeur éveillé – Gaëlle Nohant

Jean-Louis Barrault arrive en retard, les cheveux en bataille et les cheveux brillants, emmitouflé dans une grande écharpe tricotée par Madeleine. 

– Le printemps se fait prier, il a des coquetteries d’actrice ! s’exclame-t-il en enlevant manteau et cache-nez. Robert, c’est un jour avec ou sans alcool ? Je m’y perds. 

– C’est un jour sans, répond Robert, mais Jean-Pierre devrait pouvoir nous arranger ça.

Il hèle le le serveur et lui commande des ersatz de café en clignant de l’œil derrière ses lunettes. Quand ce dernier revient, il dépose devant eux des tasses d’un breuvage indéfinissable où Jean-Louis hume un parfum de rhum. 

Voilà ce qu’il me fallait !  approuve-t-il. Tu répondais à ton courrier du cœur ? 

– Ces lettres me passionnent, répond Robert en tapotant la pile de courrier. D’abord parce que ce sont des femmes qui les écrivent. Elles confient à l’inconnu que je suis ce qu’elles ont de plus intime et de plus défendu. A les lire, je me demande de quoi rêve Youki. Elle ne me le dira pas, elle est trop maligne ! 

– La nuit dernière, Madeleine a rêvé d’un cheval qui galopait librement sur le boulevard Haussmann, sans personne pour le retenir ou le rattraper, dis Jean-Louis. 

Jean-Louis et Madeleine se sont mariés en plein exode, dans un village de fortune où le hasard les avait poussés par des chemins aléatoires. C’est le capitaine du régiment de Jean-Louis qui les a unis. Les alliances qu’ils ont dénichées chez le bijoutier  du coin avait été commandées pour une autre noce. Elles portent la date du mois de mai 1937, détail qui les enchante. Ils aiment que leur amour ait été consacré au milieu de nulle part, dans un présent suspendu.

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Légende d’un dormeur éveillé – Gaëlle Nohant

Légende d’un dormeur éveillé – Gaëlle Nohant

Alors qu’ils arpentent la Calle Alcala vers quatre heures de l’après-midi à la recherche d’un troquet où déguster des boquerones et de la morcilla, Pablo lui confie que l’approche des élections envenime le climat de la ville. Les attentats se multiplient, et la fracture entre l’Espagne catholique et nationaliste et celle qui rêve de progrès et de justice ne cesse de se creuser. Pablo et ses amis redoutent que le résultat des élections, qu’il scelle la revanche de la droite autoritaire ou la victoire du Frente Popular, ne transforme Madrid en poudrière. Robert a du mal à le croire, par cette belle journée où le soleil irradie la pierre et les visages, les flèches des clochers et la carrosserie des automobiles que des chauffeurs coiffés de panamas conduisent sans égard pour les passants. Robert admire le profil plein de Youki qui bavarde avec le compositeur chilien Acario Cotapos et rit sous la capeline à large bord dont elle a fait l’emplette chez un chapelier de la Plaza Mayor. Madrid est un paradis. Pourtant, il suffit de voir se côtoyer les charrettes à cheval et les Hispano-Suiza pour réaliser que deux mondes étanches y cohabitent sans se connaître.

– Alors, as-tu retrouvé ta poésie ? l’interroge Pablo avec un clin d’œil tandis qu’ils traversent un carrefour au péril de leur vie.

Robert sourit. Depuis son arrivée à Madrid, il sent la poésie frémir dans l’air qu’il respire. Elle se pose sur ce qui arrête son regard, l’échappée de lumière au bout d’une ruelle sombre, le vent emportant les lambeaux d’une affiche du Frente Popular, la taille cambrée d’une danseuse de flamenco, hier soir, dans ce restaurant où ils fêtaient le premier numéro de la revue que Pablo vient de lancer, Caballo verde para la poesia, qui comptera un poème de Robert. Sur cette terre étrangère dont la beauté sature ses sens, sa poésie est une onde qui l’électrise de désir et de manque

 p219

Légende d’un dormeur éveillé – Gaëlle Nohant

NB : Le Pablo de cet extrait est Pablo Neruda 

Légende d’un dormeur éveillé – Gaëlle Nohant

Les jours suivants, Robert découvre le grenier de Jean-Louis Barrault, ce théâtre où l’on vit et dort sur des matelas à même le sol. Ce phalanstère bohème a un charme fou, on y respire l’odeur du théâtre, la passion de jouer, l’énergie qui circule entre les corps. Jean-Louis dirige les acteurs avec un respect bienveillant, une exigence précise. C’est un perfectionniste. Il s’est réservé le rôle de Jewel, le bâtard qui a une passion pour son cheval. Sur la scène, il incarne à la fois l’homme et le cheval en un mime si convaincant qu’il parvient à donner une personnalité distincte au personnage et à l’animal. Robert n’en revient pas. À la pause, Jean-Louis descend les marches avec l’allure d’un faune torse nu et échevelé. Souriant de son enthousiasme, il lui répond après avoir avalé deux grands verres d’eau :

– Je rêvais de ça. Incarner à la fois l’homme et le cheval et pouvoir les montrer traversant un gué, être l’Etre et l’Espace. L’acteur doit être un instrument complet. Tu sais le plus beau compliment que j’ai reçu ? Un jour où je travaillais le cheval, seul sur la scène du Théâtre de l’Atelier, les femmes de ménage nettoyaient la salle. Une d’entre elle m’interpelle et me dit : « Hep, jeune homme ! Je voudrais bien savoir ce que vous faites comme ça, tous les matins, sur ce cheval ? »  (page 208)

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Légende d’un dormeur éveillé – Gaëlle Nohant

Légende d’un dormeur éveillé – Gaëlle Nohant

Au matin, il apprend que les ligues ont failli renverser la République. Il s’en est fallu d’un cheveu : le colonel De La Roque a rappelé ses Croix-de-Feu à quelques mètres du Palais-Bourbon et les autres factions le lui reprocheront longtemps. Des combats meurtriers ont fait rage toute la nuit sur la place de la Concorde et sur le pont. Le bilan est sanglant, on parle de dizaines de morts, de milliers de blessés. Paris s’est réveillé entre incrédulité et vertige. L’émeute a ravivé le souvenir des brasiers de la Commune et la hantise de la guerre civile. Lâché par ses troupes, Daladier a démissionné, appelant à la rescousse le rassurant et cacochyme Gaston Doumergue. Ce matin, la presse réactionnaire dénonce les gardes républicains qui ont tiré sur la fine fleur des patriotes tandis que Le Populaire appelle à une grande manifestation unitaire contre le fascisme.

Quand Robert rejoint ses amis aux Deux Magots, André Masson, la tête recouverte d’un large bandage, leur raconte cette nuit d’apocalypse à laquelle il se rendait comme au spectacle. Mais comment demeurer impassible lorsqu’un pauvre diable, fauché sous vos yeux, vous ramène à la guerre qui vous a condamné à une vie en trompe-l’œil, à occuper le temps pour repousser la gueule béante de la mort ?

– C’était une mauvaise idée, murmure-t-il. J’ai vu les ligueurs jeter des billes sous les pas des chevaux des gardes républicains pour les faire vaciller, ils avaient des rasoirs au bout de leurs cannes pour trancher les jarrets de ces pauvres bêtes. Sur le moment j’ai pensé aux grandes toiles d’Ucello. Je restais là fasciné, j’oubliais Rose qui tremblait près de moi. (p 199)

Légende d’un dormeur éveillé – Gaëlle Nohant

La fiancée américaine – Eric Dupont

La fiancée américaine – Eric Dupont

Il y avait longtemps qu’un roman ne m’avait pas enthousiasmée de la sorte !

Au début du roman, l’action se déroule au Canada en 1957. Louis (surnom Cheval) Lamontagne a 40 ans, sa femme Irène est une femme très pieuse et avare, ils élèvent leurs trois enfants, Madeleine, Marc et Luc. A l’aide de quelques gins, Louis raconte l’épisode de sa naissance en 1918 quelques mois après la fin de la guerre. Le mariage de son père avec la fameuse fiancée américaine est très bien racontée. Un scène d’anthologie, un 25 décembre, dans une église à Rivière-du-loup m’a fait à la fois rire et pleurer.

Plus tard, Madeleine, la fille  du Cheval, met au monde des jumeaux (un des points forts du livre est d’ailleurs que l’on croit connaître le père des jumeaux pendant 500 pages et que le père n’est pas celui qu’on croit, comprenne qui pourra ). Chacun des jumeaux a une personnalité attachante : Gabriel qui est presque une réincarnation du Cheval tant il est fort et naïf et Michel le ténor qui ne vit que pour la musique.

Les frères échangent des lettres à la fin des années 90. A Berlin, Gabriel rencontre une vieille femme Magdalena Berg (homonyme de Madeleine Lamontagne). Magda lui raconte son enfance dans la Prusse des années 30 puis la guerre à Berlin (une histoire passionnante). 

Une épopée fabuleuse des années 1918 à la fin du siècle que je recommande chaudement (920 pages tout de même avalées en quelques jours). Le roman est plein d’humour et subtil dans sa description des relations humaines (désir, jalousie…), parfois des scènes de « réalisme magique » font plus que douter d’être éveillé.   

Un extrait page 90 : 

Floria était en larmes sur le porche de la maison. Depuis l’âge de dix-huit ans, elle n’avait pas manqué une seule édition de la St Lawrence County Fair, toujours elle avait trouvé un moyen de s’y rendre, soit dans le camion du vieux Whitman, soit par car, mais jamais elle n’eût accepté de mettre une croix sur l’événement. Mais où restait donc le vieux Whitman ? Au moment où tout semblait perdu, les sœurs Ironstone entendirent vrombir et crachoter le moteur du bonhomme.

– Désolé du retard, ladies, mon Adolf était récalcitrant. C’est un grand nerveux, un signe de caractère.

– Mr. Whitman !  Il est vraiment énorme, votre Adolf !  Vous ne rentrerez pas les mains vides, cette année, j’en suis certaine ! Vous avez vu cette jupe ? C’est maman qui l’a faite!

– Pas mal, mais pourquoi en rouge ? On te voit à dix milles à la ronde !

– Oui, je ne risque pas de passer inaperçue !

Le camion s’était immobilisé devant les deux jeunes femmes endimanchées, maintenant rayonnantes dans le petit matin. Derrière les ridelles les contemplait d’un œil noir et curieux un veau surdimensionné, élevé  au petit grain, engraissé avec soin, dans lequel reposaient tous les espoirs de Whitman en ce samedi d’août 1939. Admirateur de l’Allemagne nazie depuis la première heure, le bonhomme Whitman avait baptisé son veau en l’honneur du führer, dont il avait même épinglé la photographie au-dessus de la stalle et de l’enclos dans l’espoir que le regard directif du dictateur opérât sur la bête une magie semblable à celle qui avait sauvé l’Allemagne de l’indigence et de la famine. Ses espoirs furent comblés au-delà de ses rêves les plus fous. La bête profita, grossit, transforma bravement en muscles tout le grain et le foin qu’on trouva pour elle, son poil prit le luisant qu’on connaît aux bêtes qui rapportent des rubans et l’animal, par quelque inexplicable phénomène de transsubstantiation, avait le regard de celui dont il portait le prénom : le veau avait l’air de vous regarder au fond de l’âme avec une tendresse épuisée, un je-ne-sais-quoi de candeur alpine qui avait convaincu le bonhomme Whitman que la gloire l’attendait au tournant ; il rentrerait le soir même brandissant le ruban tricolore de la St Lawrence County Fair. Oui, la discipline et le don de soi permettent  tous les espoirs, l’État de New York en aurait bientôt la preuve.

– Il voit aussi loin que le führer ! avait tonné Whitman en fermant la portière de son camion Ford.

 

Le mois de novembre est québécois chez Yueyin et chez Karine

Universte : dictionnaire des orpherimes

Universte : distance abyssale  entre deux univers –  Calculé en verste (ancienne mesure de longueur utilisée en Russie)

Rime avec : verste, hiverste, serste, pull-overste, zerste.

* *

Hermann frémissait comme un tigre, dans l’attente de l’heure fixée. À dix heures, il était déjà devant la maison de la comtesse. Il faisait un temps affreux. Le vent gémissait ; une neige mouillée tombait à gros flocons ; les réverbères ne jetaient qu’une lueur incertaine ; les rues étaient désertes. Seul, un fiacre passait de temps en temps et le cocher fouettait sa rosse famélique, en quête d’un passant attardé. Couvert de sa seule tunique d’officier, Hermann ne sentait ni le vent, ni la neige, il mesurait l’universte entre sa carrière et la vie de la vieille comtesse.

Pouchkine – la dame de pique -1834 

* *

Jamais je n’oublierai les sensations d’effroi, d’horreur et d’admiration que j’éprouvais en jetant les yeux autour de moi, visionnant par là même l’universte à parcourir. Le bateau semblait suspendu comme par magie, à mi-chemin de sa chute, sur la surface intérieure d’un entonnoir d’une vaste circonférence, d’une profondeur prodigieuse, et dont les parois, admirablement polies, auraient pu être prises pour de l’ébène, sans l’éblouissante vélocité avec laquelle elles pirouettaient et l’étincelante et horrible clarté qu’elles répercutaient sur les rayons de la pleine lune qui, de ce trou circulaire que j’ai déjà décrit, ruisselaient en un fleuve d’or et de splendeur le long des murs noirs et pénétraient jusque dans les plus intimes profondeurs de l’abîme.

Edgar Alan Poe – Histoire extraordinaires – 1856

* *

Tu sais, remarqua Arthur, c’est en de tels moments, quand je me retrouve coincé dans un sas vogon en compagnie d’un natif de Bélelgeuse, au seuil d’une mort imminente par asphyxie dans les profondeurs de l’espace, à mille milliards d’universtes de toute civilisation, que je regrette de ne pas avoir écouté ce que me disait ma mère quand j’étais petit.

– Eh bien, que te disait-elle ?

– Je sais pas. J’ai pas écouté.

Douglas Adams – le guide du voyageur galactique tome 1 – 1979

* *

Dictionnaire des orpherimes : On soulevait ici l’autre jour, et ici précédemment, la grave question des mots sans rime, belge, bulbe, camphre, clephte, dogme, goinfre, humble, meurtre, monstre, muscle, pauvre, quatorze, quinze, sanve, sarcle, sépulcre, simple, tertre et verste. Ce petit dictionnaire donnera chaque jour la définition d’un des mots nouveaux proposés, puisqu’il est bon que chaque mot ait un sens afin que chacun comprenne en l’entendant la même chose que ce qu’à voulu dire son interlocuteur. Quant aux citations, s’agissant d’illustrer des néologismes, le lecteur comprendra qu’il a été nécessaire d’améliorer nos sources. * à suivre, avec l’aide des collaborateurs bénévolontaires.

La promesse de l’aube – Romain Gary

Je devais revoir Ivan Mosjoukine souvent, sur la Côte d’Azur, à la « Grande Bleue », où je venais boire un café avec lui. Il fut une vedette de cinéma célèbre jusqu’à l’avènement du parlant. À ce moment-là, son accent russe très fort et dont il n’essaya, du reste, jamais de se débarrasser, lui rendit la carrière très difficile et, peu à peu, le condamna à l’oubli. À plusieurs reprises, il m’aida à faire de la figuration dans ses films, pour la dernière fois, en 1935 ou 1936, dans une histoire de contrebandiers et de sous-marins, où il expirait, à la fin, dans un nuage de fumée, son bateau canonné et coulé par Hary Baur. Le film s’appelait Nitchevo. J’étais payé cinquante francs par jour : une fortune. Mon rôle consistait à m’appuyer au bastingage et à regarder la mer. Ce fut le plus beau rôle de ma vie.

Mosjoukine mourut peu de temps après la guerre, dans l’oubli et la gêne. Jusqu’à la fin, il conserva son regard étonnant et cette dignité physique qui lui était si personnelle, silencieuse, un peu hautaine, ironique et discrètement désabusée.

Je m’arrange parfois avec les cinémathèques pour revoir ses vieux films.

Il y joue toujours des rôles de héros romantique et de noble aventurier ; il sauve des empires, triomphe à l’ épée et au pistolet ; caracole dans l’uniforme blanc d’officier de la Garde ; enlève à cheval de belles captives ; subit sans broncher la torture au service du Tzar ; les femmes meurent d’amour dans son sillage…

J’en sors en frémissant à l’idée de tout ce que ma mère attendait de moi. Je continue d’ailleurs à faire un peu de culture physique chaque matin pour me maintenir dispos.

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La promesse de l’aube – Romain Gary

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