La fiancée américaine – Eric Dupont

C’était le dimanche des noces d’Alphonsine, une des petites sœurs du feu Louis–Benjamin qu’on avait offerte vive à un marchand du bas de la ville, un monsieur de Saint-Patrice qui cherchait une épouse pieuse et travaillante capable de tenir maison dans l’une des rues voisines de la baie. Le curé Cousineau, ému de voir la petite Alphonsine quitter sa paroisse, offrit aux Lamontagne de les accompagner dans sa carriole, un véhicule lui appartenant, mais tiré par une jument qui appartenait aux sœurs de l’Enfant-Jésus, une bête fourbue et imprévisible dont mêmes les religieuses ignoraient l’âge exact. On y alla donc tous, Madeleine-la-Mére et son mari, le père Lamontagne, leur fils Napoléon, les trois filles encore à marier et bien sûr le jeune Louis, qui marchait à côté de la carriole. Au sortir de la cérémonie, alors qu’on voulait remonter en haut de la ville pour le repas de noces, la jument décida de mourir. Comme ça. Raide. Cela avait dû se passer pendant que la jeune Alphonsine acceptait de prendre le joug du mariage. En tout cas, on ne put, au sortir de l’église, que constater le décès de la pauvre bête. De mauvaises langues commencèrent à faire porter le blâme de sa mort au curé Cousineau, plus obèse que jamais et qui ne se privait jamais d’une promenade en carriole jusqu’à Cacouna. La vérité était bien plus ennuyante : la jument était tout simplement trop vieille. C’est par pur hasard qu’elle était tombée morte pendant le mariage d’Alphonsine. Mais c’est souvent à la faveur d’un hasard que les hommes deviennent des héros.

– Mais notre beau Louis va nous tirer jusqu’en haut de la ville ! avait lancé à la blague le curé Cousineau, que le jeune homme avait décidé de prendre au mot.

Madeleine-la-Mére protestait, cherchait son air, tançait son petit-fils tandis que le grand-père l’encourageait, peut-être pour donner une leçon d’humilité à son Louis certes costaud, mais à ses yeux incapable de tirer toute une famille dans une carriole jusqu’en haut de la ville, avec en prime un curé sphérique. Le bonhomme riait dans sa barbe. Louis piaffait. Sur le parvis de l’église, les invités regardaient, amusés, la famille Lamontagne se donner en spectacle. Dans sa robe blanche, la petite Alphonsine tentait de dissuader Louis.

– Tu vas déchirer ton beau linge !

L’argument ne pesa pas lourd. En tout cas, pas aussi lourd que le curé Cousineau, déjà assis dans la carriole sur l’ordre du père Lamontagne, juste à côté de Madeleine-la-Mére et de ses quatre filles prêtes à subir l’humiliation mortelle sous les yeux de tous les noceurs. Pour détendre l’atmosphère, le curé Cousineau cria un « Hue ! » auquel le jeune homme réagit en mouvant sa carcasse imposante vers l’avant. Et le miracle se produisit. Sans le moindre à-coup, dans un léger bruit d’essieu mal huilé, l’équipage avança sous les yeux médusés de ses occupants et de tous les autres témoins de la scène. Sans broncher, Louis Lamontagne gravit la longue pente de la rue Lafontaine, entre deux haies de passants endimanchés, puis la rue Saint-Elzéar et, finalement, immobilisa la carriole devant la maison familiale de la rue Fraserville, sous les applaudissements d’une foule en liesse. À bout de souffle, mais fier, Louis Lamontagne devint à partir de ce jour le Cheval Lamontagne.

Podgorski négligea de spécifier que l’origine de ce surnom ne faisait pas l’unanimité à Rivière-du-Loup. Aux dires de certains, Louis avait acquis ce surnom pour d’autres raisons. Mais dans un concours de force, c’est l’histoire de la carriole que Louis préférait raconter.

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La fiancée américaine – Eric Dupont

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2 réflexions au sujet de « La fiancée américaine – Eric Dupont »

  1. je ne lis pas ton résumé sinon je ne découvrirai plus rien de ce livre que grâce à toi je viens de commencer 😉 on accroche de suite, le style est agréable et l’histoire touchante. Je n’en suis qu’à la page 55…… je te dirai 😉 Bonne journée Valentyne

  2. Ping : Top Ten Tuesday : Pères…. | La jument verte

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