Neuilly 1989 – Bus 82

Ce matin, Jules est parti comme tous les matins jusqu’au kiosque. Il voulait juste acheter le journal, quelques provisions pour sa journée avec Madeleine…mais les gros titres en ont décidé autrement… S’il rentre avec ce journal sous le bras avec les beaux yeux qui sont à la une, c’est sûr Madeleine, du haut de ces 81 ans va lui faire une scène… Elle a toujours détesté cette actrice, Elisabeth, (cette « snob qui a changé de prénom pour ne pas se confondre avec toutes les autres Elisabeth d’Hollywood »), que faire alors ? cacher le journal pour le lire en cachette de Madeleine plus tard ? mais Madeleine n’est pas née de la dernière pluie, il verra qu’il a les larmes aux yeux, son Elisabeth (la deuxième femme de sa vie après Madeleine) est morte, ici dans sa ville, à deux pas de chez lui.

Alors il regarde rapidement les bus à la station de l’hôpital Américain : s’il prend le 82 il en a pour une petite heure à aller jusqu’au jardin du Luxembourg (où il pourra téléphoner d’un café pour que Madeleine ne s’inquiète pas), il pourra s’arrêter aussi à la librairie de livres d’occasion pour ramener un présent à Madeleine, ce qui expliquera son escapade…

Le vieux monsieur tend un billet de 5 francs au conducteur et s’installe tranquillement au fond du bus : 10h00, l’heure de pointe est finie et il peut étendre son journal avec les pages spéciales en l’hommage à la star disparue. Elle avait son âge et celui de Madeleine, Beth, 81 ans, c’est toute sa vie qui défile en même temps que les stations de bus : Arrêt Victor Hugo- Poincaré, il revoit « l’homme qui jouait à être Dieu », Stop Tour eiffel : « Mort sur le Nil », arrêt Ecole Militaire :  « vingt mille ans sous les verrous »….Jules n’a qu’un seul regret, elle aurait dû accepter le rôle de Scarlett O’Hara dans « Autant en emporte le vent », elle aurait été magnifique dans l’incendie d’Atlanta, fière et incandescente.

Arrivé au Jardin du Luxembourg, il dépose la preuve de son infidélité (comme dirait Madeleine) sur un banc et poursuit son programme : coup de fil, puis librairie-alibi, avec le 82,  il sera rentré pour midi. Le papier est tout chiffonné sur le banc, encore un peu humide et salé des souvenirs de Jules. Le vent qui souffle en ce début octobre sèche les larmes que l’octogénaire a laissé sur le journal. Celui-ci reprend peu à peu une forme habituelle, jusqu’au moment où Michelle, 60 ans, le récupère… Elle parcourt l’horoscope, ne peut lire l’encart spécial tout détrempé puis séché, l’encre a coulé en larges trainées…elle est en retard pour préparer la soupe de maman Simone, 81 ans depuis peu…vite vite… Que pourrait-elle faire pour lui faire plaisir ? elle passe par le marché, choisit une tendre volaille et demande au maraîcher d’envelopper quelques bettes dans le journal où l’encre a délavé les yeux de la belle amie de Jules. Elle n’a pas reconnu l’ancienne star, son repas est en retard… Si vous croyez qu’elle a le temps de lire avec Maman qui l’attend…Elle ne saura donc pas que les blettes sont enveloppées dans leur presque homonyme, Bette Davis.

 

 

La consigne est ici 

Filigrane nous propose ce mois ci de rallonger ce texte


    Un monsieur prend l’autobus après avoir acheté le journal 
et l’avoir mis sous son bras. Une demi-heure plus tard, 
il descend avec le même journal sous le bras. 

Mais ce n’est plus le même journal,
c’est maintenant un tas de feuilles imprimées 
que ce monsieur abandonne sur un banc de la place.

A peine est-il seul sur le banc que le tas de feuilles imprimées 
redevient un journal, jusqu’à ce qu’une vieille femme le trouve, 
le lise et le repose, transformé en un tas de feuilles imprimées.
 
Elle se ravise et l’emporte et, chemin faisant,
 elle s’en sert pour envelopper un demi-kilo de blettes, 
ce à quoi servent tous les journaux 
après avoir subi ces excitantes métamorphoses. 
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Julio Cortázar
« Cronopes et fameux »
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