Légende d’un dormeur éveillé – Gaëlle Nohant

Pendant longtemps je n’ai connu de Robert Desnos que les poésies apprises à l’école primaire. Il y a quelques années j’étais tombée sur ce poème « de la fleur d’amour et des chevaux migrateurs » qui m’avait enthousiasmée. J’avais alors pris à la bibliothèque un pavé avec les œuvres presque complètes de l’auteur mais dans ses écrits bruts, hors de tout contexte, le surréalisme de l’auteur m’avait paru  « hermétique ».

Gaëlle Nohant a choisi de retracer la vie du poète de ses 28 ans jusqu’à sa mort en 1945.  La fin de cette biographie romancée, je la connaissais déjà : Robert Desnos meurt du typhus un mois après la libération du camp de Theresienstadt. Il avait été déporté pour acte de résistance.

En quatre parties, Gaëlle Nohant nous conte ce destin hors du commun mêlant les pensées du poète, de ses amis (la plupart célèbres) et de citations ou extraits de poèmes, le rendant ainsi proche, accessible, touchant. Intercaler des extraits de l’œuvre de Robert Desnos resitue bien l’état d’esprit de l’auteur au moment où il écrit ses mots.

 

En un peu plus de 500 pages, Gaëlle Nohant fait monter la tension et resitue parfaitement l’ambiance de ses quinze années ou un peu plus…

* *

Première partie – Tu es libre et tu ris et tu parcours la terre

Les années 20 sont des années d’expérimentations, d’insouciance, même si Robert est en rupture avec sa famille, il a choisi de devenir poète contre le souhait de son père. 1928, à Paris, Robert Desnos est amoureux transi d’Yvonne, chanteuse de cabartet, puis rencontre Youki, l’amour de sa vie. Il ne mange pas tous les jours à sa faim mais sa créativité et la poésie le passionne.

* *

Deuxième partie – Va, poursuis ton chemin, il n’est plus de frontières, plus de douanes, plus de gendarmes, plus de prisons.

Les années 30 et la montée des extrémismes en Europe. Robert rencontre Pablo Neruda, Frédérico Garcia Lorca…Desnos devient un poète, journaliste et publicitaire et homme de radio reconnu.

* *

Troisième partie – Je suis le veilleur de la rue de Flandres, je veille tandis que dort Paris.

Paris et l’Occupation, Desnos prend conscience que la poésie ne suffit pas et s’engage dans une Résistance plus active…

* *

Quatrième partie – Pour le reste je trouve un abri dans la poésie. Elle est vraiment le cheval qui court au-dessus des montagnes…

Sans contexte la partie la plus difficile à lire (et la plus émouvante). Elle est racontée par Youki. Robert a été arrêté et est déporté via divers camps de concentration…Le souhait de Robert est d’aller jusqu’au bout pour témoigner…Optimiste ou suicidaire ?

* *

Quelle vie que celle de Robert Desnos et quel travail et passion que Gaëlle Nohant met en œuvre pour faire revivre toute une époque, sa grandeur et son horreur…

* *

 

Un extrait :

– Sous le crâne de Robert, il y a plusieurs cerveaux qui tournent à plein régime, glisse Prévert à son voisin. C’est pour ça qu’il a les yeux cernés. Même quand il dort, ses cerveaux continuent à brasser des idées, à concasser des vers, des notes de musique, des équations… il n’y peut rien, il est né comme ça. Parfois il crie « vos gueules ! », il voudrait la paix, couper le son et la lumière, dormir comme une bûche assez naïve pour ne pas sentir l’odeur de brûlé. Mais tu vois, Robert n’est pas naïf, c’est un rêveur lucide, il rêve les yeux ouverts.

– C’est une qualité rare, approuve Verdet. Je suis d’accord avec vous, Desnos, les poètes savent toucher des gens très différents. Un poème a plus de force qu’un discours, par l’émotion qu’il fait naître.

– Hier soir, j’en ai écrit un pour les enfants. Un mélange de réel et de fantaisie. Il s’appelle La fourmi, précise Robert avant de réciter : Une fourmi de dix-huit mètres

Avec un chapeau sur la tête,

ça n’existe pas, ça n’existe pas.

Une fourmi traînant un char

Plein de pingouins et de canards,

ça n’existe pas, ça n’existe pas.

Une fourmi parlant français,

parlant latin et javanais,

ça n’existe pas, ça n’existe pas.

Eh ! Pourquoi pas ?

– Hum… La fantaisie est manifeste, mais où se cache le réel ? sourit Verdet.

– Et bien, réponds Robert, cette fourmi de dix-huit mètres ne ressemble-t-elle pas à une locomotive, et son chapeau à un panache de fumée ? Dix-huit mètres, c’est la longueur précise d’une locomotive avec son tender à charbon. Et ces passagers de toutes les races parlant des langues différentes…

– …sont les déportés ? souffle Verdet, songeur.

– C’est bien possible, murmure Robert. Et le fait qu’on emporte tous ces gens vers un lieu effrayant, que disparaissent ainsi des milliers de femmes et d’enfants, c’est tellement dur à croire… Et pourtant…

– Mais vous l’adressez aux gosses, qui s’arrêteront à la fantaisie.

– Bien sûr, répond Robert. Et c’est bien ainsi. Le réel donne au poème son sens caché.  Eux n’en non pas encore besoin, ils le découvriront bien assez tôt.

Page 367

 

4 autres extraits de ce livre ici, ici, ici et ici

 

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10 réflexions au sujet de « Légende d’un dormeur éveillé – Gaëlle Nohant »

  1. Les mots comportent bien des messages ! et souvent on ne les soupçonne même pas ! j’ignorais que derrière la légèreté de ces textes se cachait tant de gravité…….. merci Valentyne

  2. Tu me donnes envie de lire cette vie de Desnos, je ne sais pas ce qui m’arrêtait jusqu’alors. La longueur du livre, peut-être… Je n’avais jamais lu cette « fourmi de dix-huit mètres » comme ça, et c’est ce qui achève de me convaincre.

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