Légende d’un dormeur éveillé – Gaëlle Nohant

Au matin, il apprend que les ligues ont failli renverser la République. Il s’en est fallu d’un cheveu : le colonel De La Roque a rappelé ses Croix-de-Feu à quelques mètres du Palais-Bourbon et les autres factions le lui reprocheront longtemps. Des combats meurtriers ont fait rage toute la nuit sur la place de la Concorde et sur le pont. Le bilan est sanglant, on parle de dizaines de morts, de milliers de blessés. Paris s’est réveillé entre incrédulité et vertige. L’émeute a ravivé le souvenir des brasiers de la Commune et la hantise de la guerre civile. Lâché par ses troupes, Daladier a démissionné, appelant à la rescousse le rassurant et cacochyme Gaston Doumergue. Ce matin, la presse réactionnaire dénonce les gardes républicains qui ont tiré sur la fine fleur des patriotes tandis que Le Populaire appelle à une grande manifestation unitaire contre le fascisme.

Quand Robert rejoint ses amis aux Deux Magots, André Masson, la tête recouverte d’un large bandage, leur raconte cette nuit d’apocalypse à laquelle il se rendait comme au spectacle. Mais comment demeurer impassible lorsqu’un pauvre diable, fauché sous vos yeux, vous ramène à la guerre qui vous a condamné à une vie en trompe-l’œil, à occuper le temps pour repousser la gueule béante de la mort ?

– C’était une mauvaise idée, murmure-t-il. J’ai vu les ligueurs jeter des billes sous les pas des chevaux des gardes républicains pour les faire vaciller, ils avaient des rasoirs au bout de leurs cannes pour trancher les jarrets de ces pauvres bêtes. Sur le moment j’ai pensé aux grandes toiles d’Ucello. Je restais là fasciné, j’oubliais Rose qui tremblait près de moi. (p 199)

Légende d’un dormeur éveillé – Gaëlle Nohant

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